Luis Hornstein, une introduction à son œuvre *

Qui est Luis Hornstein? Pour les lecteurs canadiens et québécois ce nom ne suggère aucune association, ne renvoie à aucun événement psychanalytique, à aucun ouvrage. Il fait partie du très puissant mouvement psychanalytique argentin qui se caractérise par sa créativité et son refus de se laisser enfermer dans des dogmatismes qui emprisonnent la pratique dans des impasses inextricables. Analyste non conventionnel, libre penseur, il n’hésite pas à contester les institutions psychanalytiques dans ce qu’elles ont de plus aliénant et de plus mortifère. La pensée psychanalytique elle-même n’échappe pas à sa remise en question. Il s’insurge contre les orthodoxies, dénonce, parfois de façon provocatrice, autant les bien-pensants que les fainéants, autant les saints pontifes que leurs coryphées qui étouffent la pensée psychanalytique en la réduisant à des formules qui la banalisent ou la fétichisent en l’enfermant dans des slogans facilement digestibles.

«Ce qui est refoulé, c’est l’élaboration conceptuelle d’où ces énoncés ont été extraits. Cette fétichisation génère des syntagmes congelés qui se convertissent en contre-investissement qui refoule le processus de production théorique. Ils deviennent des bastions narcissiques qui appartiennent à ceux qui les prononcent.» (Hornstein Luis (2000) Narcisismo, autoestima, identidad, alteridad, Paidos, 245)

Ainsi la good enough mother de Winnicott, le roc de la castration formule à laquelle on réduit Analyse terminée, analyse interminable ou bien le fort-da d’Au-delà du principe de plaisir sont quelques exemples qui n’épuisent pas une longue liste qu’on pourrait citer. Hornstein est par ailleurs un grand lecteur de la pensée psychanalytique française contemporaine dont il se sent très proche – Aulagnier, Green, Lacan, Laplanche, Pontalis –, qu’il commente et qui lui sert d’inspiration autant dans ses formulations métapsychologiques que dans sa pratique clinique. Son projet demeure l’édification d’une psychanalyse contemporaine pensée à partir des apports freudiens et post-freudiens ouverts sur les nouveaux paradigmes de la pensée scientifique.

La critique des institutions

Luis Hornstein est récipiendaire du prestigieux prix «Konex de Platino» qui lui a été décerné pour l’ensemble de son œuvre psychanalytique pour la période 1996-2006. Il est important de rappeler que ce prix a été décerné à quatre reprises à des analystes : en 1986, deux fondateurs de l’Association psychanalytique argentine le reçoivent : Angel Garma et Celes Ernesto Carcamo qui, tous deux, introduisirent la psychanalyse en Argentine, le premier à partir de l’Allemagne, le second à partir de la France. Dix ans plus tard, 1996, ce fut le tour de Carlos Mario Aslan pour son travail de promotion de la psychanalyse.

Dans une entrevue accordée Javier Wapner, Hornstein insistera sur

«l’énorme responsabilité face à l’avenir pour avoir reçu le prix «Konex de Platino». Je crois que cette reconnaissance a quelque chose à voir avec le fait de m’être préservé comme psychanalyste freudien tout en pariant pour un pluralisme théorique. Je crois que l’avenir de la psychanalyse dépendra de la façon dont elle donnera forme à la multiplicité des dispositifs techniques actuels. Je parie également pour une psychanalyse en dialogue avec d’autres disciplines qui établissent des connections entre des auteurs, une psychanalyse qui récupère non pas tant ce que Freud a pensé, mais ce qui pense chez Freud.» (http://www.elsigma.com/site/detalle.asp?IdContenido=11340)

À la question de l’intervieweur qui souligne que la communauté scientifique a surtout récompensé la liberté de pensée, Hornstein répond par ce mot de Castoriadis : il faut trouver, pour la psychanalyse, une brèche entre le crétinisme bureaucratique et le fétichisme dogmatique. «Il s’agit d’arracher la psychanalyse à un certain enfermement entropique qui conduit à la mort. Car une des caractéristiques des groupes psychanalytiques est qu’ils ne lisent que ce que ces mêmes groupes produisent. Il s’agit de produire une pensée ancrée dans la clinique qui défie les consensus établis. Ce qui est inquiétant dans les sectes psychanalytiques, ce sont les enfermements. Les adeptes ne s’intéressent pas aux investigations d’autres écoles même pas pour les réfuter. Un «adepte» est quelqu’un qui adhère à une doctrine et établit une relation privilégiée avec son groupe en se séparant de son monde habituel. Il dilue sa singularité dans un microcosme qui possède son langage, ses rites et son jargon. » (Ibid.)

«Celui qui maîtrise le jargon, écrit-il en citant Adorno, n’a pas besoin de dire ce qu’il pense, ni même de le penser correctement, le jargon l’en exempte en même temps qu’il dévalorise la pensée» ((2003 [2005]) Intersubjetividad y clinica, Paidos, p.50, note 4).

Parcours psychanalytique

Quelle est la trajectoire psychanalytique d’Hornstein? Il a participé, en 1970, aux premiers groupes d’études de Lacan à Buenos Aires avec Oscar Massotta. Ce dernier lui parlait de Lacan et lui, à son tour, lui parlait de Freud. Le monde psychanalytique argentin était alors sous hégémonie kleinienne et ceux qui étudiaient Freud étaient peu nombreux.

«À Buenos Aires, on supposait que Freud était le baccalauréat et Klein représentait l’université, que Freud n’avait qu’une valeur historique mais non conceptuelle.» (Wapner 2007.)

La lecture de Lacan permit de mettre fin à cette hégémonie; cependant elle donna lieu à des tempêtes passionnelles qui se soldèrent par des retours à Freud de beaucoup d’analystes «qui, comme Ulysse, s’agrippaient au mât de la clinique». Avec des paroles de Pontalis, il résume son bilan : «à une époque où l’on ne pouvait pas ne pas être lacanien succéda une autre où on ne put pas continuer de l’être.» (Wapner)

Pour lui, Lacan a été un polémiste qui a affronté d’autres courants, un lecteur fécond de Freud, mais aussi l’auteur d’une autre psychanalyse, éloignée du freudisme. Si en 1987, il a pu écrire :

« Pas sans Lacan, ni pour Lacan, ni contre Lacan, mais avec Lacan, travaillant ses concepts, soutenant avec lui ce débat que, surtout, dans les premiers temps, il sut maintenir avec Freud», aujourd’hui il ajouterait :

«Avec et sans Lacan, on ne peut pas se passer de Lacan, mais on ne peut pas non plus remplacer Freud par Lacan»(Wapner.)

Ce qui l’amène à différencier les apports lacaniens de «l’effet Lacan». En ce sens, la tâche actuelle lui semble être de sauver Lacan de «l’effet Lacan». Sa critique s’adresse à ces épigones qui imitent le Maître dans ses gestes mais non dans sa capacité d’invention théorique et qui par là même «se limitent à diffuser un ésotérisme vide qui, voulant beaucoup dire, finit par ne rien dire». Ce qui le frappe particulièrement c’est le nombre d’auteurs qui ont développé leur pensée à partir de Freud, alors que lorsqu’on se tourne vers Lacan,

«il semblerait que le seul auteur qui a droit à l’originalité est Miller, tous les autres ne pouvant qu’être des perroquets ou des excommuniés» (Wapner.).

Où se situe alors Hornstein?

«Aussi bien dans mon expérience personnelle que dans l’histoire de la psychanalyse, pour pouvoir penser, il faut, comme le saumon, apprendre à nager à contre- courant des consensus institutionnels. Les institutions, en général, requièrent le consensus et n’accordent pas beaucoup d’espace à la pensée critique. Ceux qui ont une forte appartenance institutionnelle ne sont pas ceux qui font preuve d’une grande pensée critique. Dans la plupart des institutions, l’institué prédomine et perturbe l’émergence de l’instituant.» (Wapner.)

Hornstein fait la distinction entre une psychanalyse de frontière et une psychanalyse de retrait «qui agit comme si elle n’avait plus rien d’important à apprendre et qu’il lui suffisait tout au plus de réviser» (Wapner),

comme si le psychisme humain était toujours le même et que la psychanalyse en avait dit le dernier mot. Nous y trouvons ceux qu’Hornstein désigne comme les «administrateurs de Freud, de Lacan et de Klein» (Wapner).

Avec eux, on assiste à des monologues sur la formation des analystes, les appartenances institutionnelles, l’identité et les filiations analytiques. Quand des discussions ont lieu, elles sont d’ordre bureaucratique et portent beaucoup plus «sur ce qui doit être et peu sur ce qui doit se faire» (Wapner). En revanche, la psychanalyse de frontière en est une qui cherche à conquérir des territoires. Hornstein pratiquerait plutôt cette dernière et comparable au saumon, nagerait à contre-courant. Il souligne que la psychanalyse est née de la confrontation à des disciplines dominantes à son époque et que nous pouvons faire la même chose. «À un siècle de sa découverte, écrit-il, nous insisterons, vous et moi, sur son défi fondateur» (Narcisismo, 19). Il invite la psychanalyse à se confronter à de nouvelles formes de pensée. C’est une attitude indispensable. Autrement, ce qui la guette est une scolastique. Si les fondements sont problématisés et renouvelés, s’ils imprègnent la pratique et si cette dernière les imprègne nous aurons échappé à cette scolastique.

Quels sont les axes autour desquels s’organise la pensée d’Hornstein? J’en distinguerai deux : épistémologique et théorico-clinique.

L’axe épistémologique

Il est centré sur le changement de paradigme advenu dans les sciences. Que sont les paradigmes? «Ce sont des principes fondamentaux qui contrôlent et régissent, souvent de façon furtive, la connaissance scientifique en l’organisant de telle ou telle façon. La scientificité ne nous est plus montrée comme la pure transparence des lois de la nature. Il s’agit maintenant d’une scientificité construite, car elle porte en soi un univers de théories, d’idées et de paradigmes. L’observation elle-même est tributaire des instruments d’une société et d’une époque. » (Narcisismo, 21)

Ces paradigmes révèlent à la psychanalyse certaines questions dont celles du déterminisme, du hasard, de la complexité.

La complexité est le nouveau paradigme qui est venu remplacer celui qui, depuis le XVIIe siècle, avait caractérisé la pensée scientifique, la simplicité. J’évoquerai ici, pour illustrer ce dernier, la deuxième règle de la méthode de Descartes :

«diviser chacune des difficultés en autant de parcelles qu’il se pourrait, et qu’il serait requis pour les mieux résoudre» (Discours de la méthode, Vrin, p.18, (1637]1947]) ),

autrement dit aller du plus complexe au plus simple pour pouvoir ensuite – troisième règle – reconstituer le complexe, mais, si je puis dire, débarrassé de sa complexité. Le simple est toujours présent sous les apparences changeantes. Il s’agit de l’isoler. L’astronomie telle que la conçoivent Copernic et Galilée en est une illustration. Ce qu’on a appelé au Moyen Âge le «rasoir d’Occam» est un des arguments méthodologiques qu’on retiendra au XVIIe siècle : la meilleure hypothèse est toujours l’hypothèse la plus simple, celle qui fait appel au moins grand nombre d’éléments pour établir une explication. Il en découle une vision déterministe et mécanisciste qui, comme le souligne Hornstein, dissout tout ce qui est subjectif. Le célèbre mythe de Laplace illustre parfaitement ce déterminisme, qui demandait qu’on lui donne les lois de la nature et les conditions initiales de l’univers et il serait capable de reconstituer toute son évolution, c’est-à-dire tout son passé et tout son avenir. Dans cette conception de la science, le modèle de fonctionnement est constitué par une machine artificielle. Le paradigme de la complexité, en revanche, propose une vision où l’accent est mis sur ce qui est tissé ensemble. On parle de complexité lorsque les éléments différents qui constituent un tout sont inséparables; la partie et le tout, l’objet de la connaissance et son contexte sont tissés ensemble dans une interdépendance qui ne permet pas de les isoler.

«Aujourd’hui la science aborde le complexe et s’ouvre ainsi à l’imprévisible. Mouvement et fluctuations prédominent sur les structures et les permanences. Il s’agit de concevoir non seulement la complexité de toute la réalité mais la réalité de la complexité. La clé est une autre dynamique, appelée non linéaire, qui permet d’accéder à la logique des phénomènes chaotiques. C’est en ces termes que le psychisme est éloigné de l’équilibre. Dans ces états, ce qui ne cesse de se produire, c’est la turbulence. L’histoire est destructrice/créatrice. Une boucle auto-organisatrice remplace la linéarité cause-effet par la récursivité. On appelle récursifs les processus dans lesquels les produits sont en même temps producteurs de ce qui les produit» (Intersubjetividad y clínica, p.20).

S’inspirant des réflexions d’Henri Atlan, Hornstein se penche sur les catégories du déterminisme, du hasard et du nouveau. Dans sa description de la complexité de l’univers, la science contemporaine réunit ensemble les notions de déterminisme et de hasard. Elles ne se contredisent plus comme dans la science classique. C’est ce qui permet de penser la catégorie du nouveau. Car postuler un déterminisme absolu où tout ce qui demeure indéterminé est attribuable à notre ignorance implique que tout phénomène est prévisible sinon de fait du moins de droit. Si, d’un autre côté, le hasard n’est qu’une illusion dont la cause est encore une fois attribuable à notre ignorance, l’émergence du nouveau n’est aussi qu’une illusion. Dans le travail analytique, nous sommes préparés à faire face au non prédictible, au hasard, au désordre. En effet, un psychisme totalement soumis au déterminisme ne pourrait rien héberger de nouveau, car incapable de se transformer; mais aussi un psychisme abandonné à un hasard qui serait pur désordre ne parviendrait pas à constituer une quelconque organisation et, partant, n’accéderait pas à l’historicité. Il serait, tout simplement, incapable de naître.

«L’événement aléatoire, écrit Hornstein, celui qui se produit à l’intersection de deux chaines de causalité totalement indépendantes, a un rôle primordial dans les systèmes complexes. Dans l’évolution des systèmes éloignés de l’équilibre, il y a des bifurcations successives. Entre chacune de ces bifurcations, existe un plateau, sorte de meseta, où prévalent les lois déterministes, mais avant et après ces points critiques, règne le hasard. Ce n’est que par rétroaction [qui est à rapprocher de la théorie de l’après-coup] qu’il est possible de comprendre le processus; pendant qu’il s’effectue il n’y a qu’incertitude.» (Narcisismo, 101)

Dans cette perspective,

«le sujet est un système ouvert auto-organisateur parce que les rencontres, les liens, les traumas, la réalité, les deuils, l’auto-organisent et lui, à son tour, recrée ce qu’il reçoit» (Communication présentée aux Journées Internationales du groupe de psychothérapie analytique de Bilbao, novembre 2008).

L’axe théorico-clinique

Comme psychanalyste de frontière qui cherche des territoires à conquérir, Hornstein va se tourner vers les pathologies narcissiques, borderline et dépressives. Il part de ce constat : beaucoup d’analystes pensent et affirment que le traitement de sujets qui souffrent de ce type de pathologies doit tourner le dos à Freud et l’oublier. Une autre façon de le formuler est cette phrase qui est devenue un lieu commun : Freud ne s’est occupé que des troubles névrotiques. Ce genre d’assertions montrent d’abord que les analystes ne sont pas à l’abri des clichés, des stéréotypes ni du prêt-à-penser et ensuite que l’ignorance du corpus freudien, après un siècle, demeure surprenante. Hornstein va problématiser cette phrase en montrant comment l’œuvre de Freud, à partir de 1914, s’inscrit dans une théorisation des pathologies du moi et du surmoi. Quelques repères rapides : 1914, schizophrénie et paranoïa; 1915, la mélancolie; 1924, le masochisme; 1927, le fétichisme.

«(…) depuis l’Introduction au narcissisme, l’œuvre freudienne marquera un nouveau nord qui va consister à rendre compte autant du moi que du surmoi à partir de ces tableaux cliniques où le moi et le surmoi posent problème. Il est parti de l’hypothèse que la normalité montre l’articulation de ce qui, dans la   pathologie apparaît comme fissure et, alors, pour étudier le moi, il a eu besoin de penser à la schizophrénie et à la paranoïa; pour étudier la relation surmoi/moi, à la mélancolie; pour étudier la sexualité aux perversions, et à l’hypocondrie pour ce qui concerne toute la thématique du corps» (Intersubjetividad y clinica, 195).

Qu’est-ce qui est au centre de ces pathologies? Pour cerner la question dans toute son ampleur, Hornstein renoue avec une idée freudienne qui était présente aux origines mêmes de la psychanalyse : les troubles psychiques sont liés à la culture. Selon lui, le débat modernité-post-modernité traverse l’épistémé contemporaine : mort du sujet, mort du moi, crise de la raison, défaite de la pensée. Ce sont là quelques thèmes du débat. Nous pourrions parler d’un malaise du moi dans la culture contemporaine qui trouve écho dans beaucoup d’œuvres philosophiques et sociologiques. Alors que Freud pensait le moi non seulement comme institué mais comme instituant, faisant ressortir sa capacité créatrice, le moi contemporain semble pulvérisé,

«un espace flottant sans point de fixation ni référence, une disponibilité pure qui s’adapte à l’accélération des messages qui proviennent des médias de communication massifs. On fait abstraction de l’idéologie, ou mieux encore, l’idéologie «officielle» fait équivaloir lucidité et pessimisme. » (Narcisismo, 17).

À partir des problématiques du narcissisme, certains auteurs, souligne Hornstein, tentent d’établir des corrélations entre la dimension historico-sociale et la constitution subjective. Les uns affirment que le moi actuel «est fragile, fissuré, fracturé, fragmenté» : cela ressort des débats sur le moi et la modernité. Les autres, ceux qui se rattachent au post-structuralisme, soutiennent que la dispersion du moi équivaut à celle du monde social : «le seul et unique sujet est le sujet décentré» (17). Dans cette perspective,

«les troubles narcissiques seraient dûs au fait que les personnes, en abandonnant l’espoir d’avoir un contrôle sur un environnement social plus large, se replient sur leurs préoccupations purement personnelles : l’«amélioration» de leur corps et de leur psychisme» (17).

La postmodernité rejette les certitudes de la tradition et les coutumes qui avaient joué un rôle de légitimation dans la modernité. Citant les théoriciens de l’École de Francfort, il soutient que

«la dissolution des cadres traditionnels du sens ont généré un ‘‘déclin de l’individu’’, une surconsommation passive» (17).

En perdant son ancrage culturel en même temps que ses points de repère internes, l’identité devient précaire. «La subjectivité se retire jusqu’à un noyau défensif, en se repliant sur elle-même» (18). La position des individus face à l’interdit et à la loi change du fait de l’affaiblissement des interdits religieux et moraux mais aussi de l’ambiguïté progressive des rôles sexuels et parentaux. Le narcissique n’est dominé ni par une conscience internalisée ni par la culpabilité.

Si nous revenons à la clinique de notre temps telle que l’envisage Hornstein, son exigence principale serait d’élaborer une métapsychologie du moi, du surmoi, de la destructivité, de la défusion pulsionnelle, du clivage du moi. Comme il l’écrit dans son livre Narcisismo, autoestima, identidad, alteridad :

«Pour éclairer les organisations narcissiques il faudra conceptualiser l’opposition/relation moi-objet. Quel est le corrélat clinique d’une métapsychologie du moi et du surmoi et quel est le corrélat métapsychologique d’une clinique du narcissisme? C’est ce à quoi j’essaie de répondre tout au long de ce livre, à partir de la clinique, à partir des contributions freudiennes et postfreudiennes et à partir de l’horizon métapsychologique» (18).

La clinique, les contributions freudiennes et postfreudiennes et l’horizon métapsychologique constituent les sources qui fournissent, selon l’auteur, les ressources pour interroger à nouveau les postulats qui gouvernent notre compréhension (métapsychologie), notre nosographie (psychopathologie) et notre action (technique) (18-19). Mais toute cette réflexion s’enracine dans les Grundbegriffe freudiens : le pulsionnel, la sexualité, l’inconscient, le transfert, la répétition, la topique, fondements de son travail théorico-clinique.

Les états limites sont devenus une référence incontournable de la psychopathologie.

«Ils représentent une mise en question de la nosographie «classique», transforment les références cliniques et exigent qu’on reformule la pertinence de la métapsychologie issue des névroses et la technique qui s’en dégage. Les organisations limites présentent une spécificité clinique relativement stable entre névroses et psychoses»

écrit Hornstein dans Intersubjetividad y clinica (211). Il fait remarquer que névrose, psychose et perversion sont des catégories antérieures à Freud même si ce dernier en déplace le sens et repense leur articulation. En revanche, les états limites constituent un événement qui fait partie de l’histoire de la clinique psychanalytique. Dans son remarquable article, L’unique objet, Jacques André va jusqu’à affirmer que cet événement implique un changement de paradigme analytique (1999 [2008] Les états limites, PUF, p.5). Pour illustrer ce changement paradigmatique, Hornstein, tout comme Jacques André, leur oppose ce que la psychanalyse visait à son origine : le refoulé. En revanche, ce qui retient son attention lorsqu’il est question d’états limites, c’est le moi.

La duplication du Moi 

Dans la psychanalyse contemporaine deux conceptions du Moi s’affrontent, qui renvoient à une problématique freudienne jamais résolue. Tout au long de son œuvre Freud a maintenu, sous le terme de Moi, des significations contradictoires. Hornstein nous rappelle la première conception freudienne du Moi : celui-ci naît par «différenciation progressive à partir du ça sous l’influence de la réalité extérieure» (Cura psicoanalitica y sublimacion, Nueva Vision, 46) par l’intermédiaire du système perception-conscience, comme le précisera Freud qui ajoutera :

« Il s’efforce aussi de mettre en vigueur l’influence du monde extérieur sur le ça et ses desseins, et cherche à mettre le principe de réalité à la place du principe de plaisir qui règne sans limitation dans le ça» (Essais de psychanalyse, Le Moi et le Ça, 237).

Freud assigne au Moi les fonctions les plus diverses : le contrôle de la motilité et de la perception, l’épreuve de réalité, l’anticipation, l’ordonnance temporelle des processus mentaux, la pensée rationnelle, mais aussi la méconnaissance, la rationalisation et la défense compulsive contre les revendications pulsionnelles. Dans cette perspective l’appareil psychique est conçu

« comme le résultat d’une spécialisation des fonctions corporelles et le moi comme le produit d’une longue évolution adaptative. Le ça demeure réduit à une réserve naturelle de quelque chose qui n’est pas dompté, et la cure tendra à réduire ce que le monde du sujet a d’«irréel», corrigeant les domaines non soumis au principe de réalité.» (Cura psicoanalitica y sublimacion, p.47). Comme le souligne Laplanche :

«c’est qu’entre le moi comme individu (au sens «non-technique») et le moi «instance», comme élément de la structure psychique, il y aurait un rapport qui serait précisément un rapport de contiguïté, ou, pour parler plus précisément, un rapport de différenciation. Le moi apparaît ici comme un organe spécialisé, véritable prolongement de l’individu, chargé sans doute de certaines fonctions particulières mais ne faisant que localiser quelque chose qui était déjà présent d’emblée dans l’ensemble de l’être vivant.» (Vie et mort en psychanalyse, Flammarion, 88)

C’est ce qu’il propose d’appeler la conception métonymique du moi qui prédomine dans l’Egopsychology. Cette dernière a opté pour les fonctions autonomes du Moi, son adaptation à la réalité et son pouvoir de régulation, faisant ainsi intervenir des notions comme l’énergie neutralisée qui serait à la disposition du Moi ainsi que la sphère non conflictuelle et la fonction synthétique.

La seconde conception du Moi repose sur «l’identification et le narcissisme à l’intérieur de l’espace intersubjectif oedipien» (Cura psicoanalitica…, 48). Le Moi est le résultat d’identifications qui font de lui l’objet d’amour du ça, c’est le résidu intrasubjectif de relations intersubjectives. Comme Freud l’écrira dans Le Moi et le Ça :

« il [le moi] cherche à remplacer pour lui [le ça] ce qu’il a perdu en disant : «Tu peux m’aimer moi aussi, vois comme je ressemble à l’objet» (Le Moi et le Ça, 242).

Cette deuxième conception, Laplanche propose de l’appeler métaphorique.

«Le moi est à la fois lié et séparé du ça, c’est plus un organe de conjonction-disjonction que d’intégration.» (Cura, 48)

Elle ouvre le champ de la genèse identificatoire du moi qui ne se réduit pas à n’être qu’une instance défensive ou un organe conscient qui fournit des données sur la réalité; au plus profond de lui-même il est le grand réservoir de libido

«puisque à l’origine, il est une totalité d’amour indifférencié pour qui il n’existe pas de monde extérieur» (Cura, 48).

C’est cette conceptualisation du Moi que Lacan va radicaliser :

«le Moi se forge, écrit Hornstein résumant la conception lacanienne, comme une enveloppe psychique orthopédique à partir d’une trame intersubjective et en fonction de l’état de détresse infantile; le moi n’est pas le sujet, mais le lieu des identifications imaginaires. Il y a une coïncidence impossible entre le moi de l’énoncé et le sujet de l’inconscient. Le moi, avec les énoncés qu’il promeut au sujet de lui-même, cache le désir et c’est pourquoi on met l’accent sur sa fonction de méconnaissance» (Cura, 48).

Décrire le moi comme un appareil de méconnaissance qui est parlé et condamné, dès l’origine, à l’aliénation ne suffit pas à décréter la mort du moi. Freud avait déjà mis en garde les analystes contre le danger d’ériger en «vision du monde» psychanalytique la thèse sur

«la dépendance du moi à l’égard du ça comme du surmoi, son impuissance et son apprêtement à l’angoisse face à l’un et à l’autre […] son attitude arrogante qu’il maintient avec peine» (Inhibition, symptôme et angoisse, Quadrige, PUF, p.11).

«Là où Freud parlait de dépendance, écrit Hornstein, certains découvraient une faiblesse qui était le signe d’une infériorité ontologique.» (Cura, 51)

Vers une métapsychologie du Moi

Les contradictions inhérentes à la théorie freudienne du Moi du fait de sa conception bipolaire, l’anathème prononcé par Lacan contre l’Egopsychology, qui a pesé comme un interdit sur l’étude du Moi, les nouvelles pathologies qui réintroduisent la question du moi avec grande acuité, tout cela rend urgente et nécessaire, selon Hornstein, l’élaboration d’une métapsychologie du Moi. De sa très riche construction qu’il élabore dans Cura psicoanalitica y sublimacion, je me limiterai à dégager quelques jalons que je considère essentiels et qui aident à penser la notion.

Le moi est une instance inséparable du langage. Dans un même mouvement, l’accès à la parole est un accès à la représentation idéique :

«Le dicible constitue la qualité caractéristique des productions du moi. Toute expérience, tout acte implique la co-présence d’une idée qui permet de les penser et – par suite – de les nommer. Pour le moi, ce qui n’est pas lié à la représentation de mot n’a pas d’existence, ce qui ne veut pas dire qu’il ne souffre pas de ses effets.» (Cura, 67)

Le moi permet l’avènement d’une subjectivité fondée sur la compréhension qu’il a de lui-même par la médiation de la nomination et de l’idée. Il en résulte qu’

«on ne peut instituer une hétérogénéité radicale entre le sujet et le moi. L’opposition entre symbolique et imaginaire doit être reprise comme une dialectique interne au moi lui-même et constitutive de sa définition.» (Cura, 68)

La problématique identificatoire sous-tend la constitution du moi. Elle en est pour ainsi dire le pivot. Le moi se constitue dans l’espace de la relation à l’Autre, autrement dit dans l’intersubjectivité. Nous avons affaire à cette situation paradoxale d’une subjectivité qui ne peut advenir qu’en se reconnaissant identifiée à partir de l’Autre. Ainsi la mère s’adresse à l’enfant en projetant sur lui un ensemble d’énoncés identificatoires qu’il investit et s’approprie en les répétant; ils vont conformer son moi. En fait, ces énoncés sont des souhaits identificatoires qui concernent l’avenir de l’enfant. Ce moi anticipé par la mère est un moi historicisé qui, dès le départ, inscrit l’enfant «dans un ordre temporel et symbolique, mais il n’est pas pour autant condamné à la méconnaissance» (73). Si ses premières représentations lui sont données par le discours maternel, cela ne signifie pas qu’il soit le résultat passif du discours de l’Autre. Le processus identificatoire dont il est le produit est le résultat d’un travail d’élaboration, de deuil, d’appropriation qu’il effectue sur ces premiers énoncés. C’est au bout de ce travail qu’il pourra les énoncer comme siens.

– «Le moi a besoin de disposer d’un minimum de repères identificatoires qui ne soient pas soumis à la menace d’un vacillement ou d’une mise en doute radicaux.» (74)

S’il est vrai, comme l’affirme Piera Aulagnier, que l’unité «identifiant-identifié» est la condition même de l’existence du Je, cela présuppose que des points de certitude soient préservés dans l’espace de l’identifié. L’identification symbolique est rendue possible et préservée par la relation qui existe entre l’identifiant et ces points de certitude présents chez l’identifié. C’est grâce à elle que

«l’identifiant s’assure de son droit inaliénable à se reconnaître identifié et identifiable aux concepts d’une série de fonctions à valeur universelle et indépendants de la «chose» réelle qui les a incarnés en un premier temps» (Aulagnier Piera (1979) Les destins du plaisir. Aliénation-amour-passion, PUF, p. 27).

En ce sens

«dans le registre de l’identification, écrira Hornstein après Aulagnier, l’épreuve du doute pourra s’imposer à tout ce qui se trouve à l’extérieur de ces points de certitude» (74).

– «Le moi devra pouvoir s’auto-représenter comme le pôle stable des relations d’investissement qui comprendront successivement son espace et son monde relationnel. Le narcissisme secondaire transforme le désir pour l’objet en investissement moïque; le moi se transforme en objet de désir.» (74)

Une des tentatives du moi face à la souffrance consistera, de par sa nature narcissique, à appauvrir ses relations objectales. C’est sa façon d’échapper à l’objet, de s’émanciper de lui, allant jusqu’à l’instaurer à l’intérieur de lui-même. À travers l’identification le moi se libère donc de ses liens de dépendance à l’objet et par là même des frustrations dont l’objet est la source. L’identification neutralise l’objet.

«La régression narcissique n’est pas tant le signe de l’amour du moi pour le moi que l’échec de l’amour que le moi déversait dans l’objet.» (74)

Dans cette perspective, il est important de souligner avec Hornstein que «l’identification en plus d’être aliénante, est structurante» (75).

– Mais s’il est vrai que «le pôle objectal et le pôle narcissique conforment le capital libidinal du sujet» (74), le moi est obligé de trouver une interprétation causale à sa souffrance ce qui l’empêchera de désinvestir totalement l’autre, sa réalité et son corps. Reprenant la formulation même de Piera Aulagnier dont il se sent très proche, Hornstein affirme que le moi est condamné à investir.

«Condamné pour et par la vie à une mise en pensées et à une mise en sens de ton propre espace corporel, des objets-buts de tes désirs, de cette réalité avec laquelle tu devras cohabiter, qui leur assurent de rester, quoi qu’il arrive, les supports privilégiés de tes investissements.» (Aulagnier Piera (1986 [1991]) Condamné à investir in Un interprète en quête de sens, Petite Bibliothèque Payot, p.239)

Si face à la souffrance dont l’objet, le corps et la réalité peuvent être les sources, le moi est porté à retirer ses investissements, sa tâche est aussi de s’opposer à ce retrait :

«Penser, investir, souffrir : les deux premiers verbes désignent les deux fonctions sans lesquelles le Je ne pourrait ni advenir, ni préserver sa place sur la scène psychique, le troisième, le prix qu’il devra payer pour ce faire.» (Condamné à investir, p. 242)

– «Le processus identificatoire a pour condition et pour but d’assurer au moi un savoir sur le moi à venir et sur l’avenir du moi.» (Cura, 76)

Après la disparition du complexe d’Œdipe entre en scène le discours de l’ensemble et, avec lui, la possibilité pour le moi d’investir des emblèmes identificatoires qui dépendent de ce discours et non plus du discours d’un autre unique comme c’était le cas auparavant. De façon coextensive, il se produit une modification de la problématique identificatoire et de l’économie libidinale. De nouvelles références vont modeler l’image du moi.

«Le moi ouvre un premier accès à l’avenir parce qu’il peut projeter en lui la rencontre avec un état et un être passés. Cela présuppose qu’il a pu reconnaître et accepter une différence entre ce qu’il est et ce qu’il voudrait être : le moi doit réussir à rendre pensable par lui-même son propre devenir. Imaginer la différence entre lui-même tel qu’il se représente, lui-même tel qu’il va devenir et lui-même tel qu’il se découvre, devenant. L’avenir ne peut pas se réduire au projet identificatoire dans la mesure où il suppose également d’accepter le non connu et en particulier l’imprévisible de la propre mort.» (Cura, 76)

Ce processus impose comme tâche au moi d’esquisser sa propre temporalité. Cela ne devient possible pour lui qu’en investissant un espace-temps à venir ainsi que la différence de lui-même à lui-même.

«L’appropriation d’un souhait identificatoire qui tienne compte du non-retour du même est une condition vitale pour le fonctionnement du moi.» (Cura, 76)

Avec la disparition de l’ Œdipe, l’interrogation sur le moi et sur l’idéal à atteindre ne pourra plus attendre une réponse de l’autre primordial, le moi devra essayer de trouver sa propre réponse. Désormais entre le moi et l’idéal persistera un intervalle, une différence

«qui représente l’assomption de l’épreuve de la castration dans le registre identificatoire […] L’accès à l’idéal montre que le sujet a pu surmonter l’épreuve fondamentale qui l’oblige à renoncer à l’ensemble des objets qui, dans ses premières années, ont été les supports conjoints de sa libido objectale et narcissique» (77).

Un dernier thème sur lequel je voudrais insister est celui de l’entrée en scène d’un temps historicisé contemporain de l’entrée en scène du moi. Ce dernier ne peut devenir qu’à condition d’être son propre biographe : «son histoire est autant libidinale qu’identificatoire.» (77) Mais ce biographe travaille avec des documents fragmentaires ayant perdu tous ceux qui ont trait «à ces êtres archaïques et fantasmatiques qui furent les premiers habitants de sa psyché», documents qui rendaient compte de la façon dont il les avait délogés. Sa tâche sera de transformer ces documents fragmentaires en une construction historique ouverte dont l’exigence première sera de soumettre à révision sa version de l’histoire, inversant parfois certains paragraphes, inventant d’autres, dans un travail de reconstruction et de réorganisation de ses contenus et particulièrement de ses causalités toutes les fois que le besoin s’en fera sentir. Le regard et le discours maternel lui permettront de penser un temps avant son existence en lui présentant

«un texte qui lui préexiste, une histoire de «héros, de fées et de sorcières» où prévaut le lien au moi idéal» (78).

Les pathologies narcissiques

L’expression «pathologies narcissiques», souligne Hornstein, désigne dans les bibliographies freudienne et postfreudienne des problématiques cliniques qui, souvent, n’ont rien de commun. Il précise d’abord ce qu’on entend par narcissisme. C’est une étape de l’histoire libidinale, de la constitution du moi et des relations avec les objets.

«C’est un composé qui intègre diverses tendances : faire converger sur soi les satisfactions sans tenir compte des exigences de la réalité, rechercher l’autonomie et l’autosuffisance par rapport aux autres, tenter activement de dominer et de nier l’altérité, faire prédominer l’ordre fantasmatique sur celui de la réalité.» (Intersubjetividad y clinica, 179)

Continuant l’examen rapide de la bibliographie sur le narcissisme, Hornstein fait ressortir la pluralité de sens du terme :

«d’une part, la non-discrimination entre le moi et l’autre; d’autre part, la régulation du sentiment de l’estime de soi ainsi que l’intérêt exacerbé pour la représentation du moi. Dans le narcissisme pathologique, l’intérêt exclusif pour soi-même et la recherche désespérée et défensive du maintien et de la promotion du soi sont flagrantes, tandis que dans le narcissisme trophique, cet intérêt exclusif est intégré à d’autres buts et activités. Le type d’activités propres au narcissisme trophique (ambitions, idéaux, compromis avec les objets) ne sont pas fondamentalement motivées par le besoin de maintenir et de promouvoir l’identité et l’estime de soi sinon que ces dernières sont les produits collatéraux de telles activités. Dans la mesure où une certaine cohésion du moi et de l’estime de soi est assurée, le sujet est libre d’orienter sa vie davantage non par des motifs narcissiques, mais par la réalisation transactionnelle de son désir.» (179-180)

Sa recherche, insiste-t-il, n’a pas pour objectif de trouver un terme univoque, mais d’élaborer une théorie du narcissisme

«suffisamment complexe qui n’immobilise pas la clinique, pour que cette dernière demeure une pratique et non plus l’application mécanique d’idées rigides, dogmatiques. Il y a beaucoup de choses entre le ciel et la terre, comme disait Hamlet. Par exemple, la fameuse trinité psychose, névrose, perversion qui sert tantôt pour penser comme pour ne pas penser. Nous ne connaissons pas le narcissisme. En soi, c’est un magma qui doit être explicité par des modèles et qui, inévitablement, prendra alors des tons grisâtres» (180).

Hornstein, fidèle en cela à l’idée de Freud selon laquelle la psychanalyse doit s’attaquer à la racine du conflit et postuler des modèles, en a élaboré quatre, quatre formes cliniques, avec leur métapsychologie respective, dont le but sera de spécifier le conflit.

1/ Nous parlons de pathologie narcissique lorsque c’est l’identité qui est en jeu, ce que Freud nommerait le sentiment de soi. Ce dernier est en jeu dans la schizophrénie, dans la paranoïa et dans les tableaux borderline. La faille est ici au niveau de la consistance du moi ; nous nous trouvons devant une problématique de l’identité «pensée comme mouvement, comme recherche et comme devenir» (181). Il existe un déficit dans la consistance du moi. Ses limites sont floues. «Le conflit se situe à l’intérieur du moi et dans la capacité de l’identité à se maintenir à travers les changements. Une problématique se définit lorsque cet axe conflictuel prédomine chez un sujet.» (181) Ce premier modèle gravite autour de l’identité. Hornstein souligne qu’elle n’est pas un concept psychanalytique. Cependant, il insiste sur le fait qu’il n’y a pas d’analyse des organisations narcissiques ou états-limites où la question de l’identité ne constitue pas un problème. Il est donc nécessaire non seulement de parvenir à la définir avec pertinence mais en plus à lui donner un statut métapsychologique au lieu de la maintenir comme une notion par défaut. Reprenant une formulation d’Alain de Mijolla, Hornstein affirme que la question pertinente quant à l’identité est moins la question, qui suis-je, que la question, à partir de qui ai-je été constitué? De quoi parlons-nous lorsqu’il est question d’identité?

«C’est un tissu de liens complexes et variables où s’articulent narcissisme, identifications, vie pulsionnelle, conflits entre les instances, version actuelle de l’histoire, répétition et tout ce qui participe de la constitution du sujet.» (181).

Le projet identificatoire tel qu’Aulagnier le définit vise cette auto-construction continue du Je, nécessaire pour ce mouvement temporel qui lui est propre. L’identité renvoie à un sentiment,

«à une expérience intérieure qui s’étaye sur la construction identificatoire qui requiert la présence de certains points de référence sans lesquels la reconnaissance de soi ne se maintient pas» (Rother de Hornstein, 2002).

L’essentiel dans ce premier modèle est la préservation du sentiment d’identité.

2/ Le deuxième modèle pose non plus le problème de la consistance du moi mais celui de sa valeur. Qu’est-ce que je vaux? Telle semble être la question qui taraude la psyché de certains sujets. Le problème de leur valeur constitue l’axe autour duquel tournent leurs activités, leurs liens, en somme toute leur vie. Des auteurs comme Kohut ou Hugo Bleichmar centrent le thème du narcissisme sur les destins du sentiment de l’estime de soi.

Qu’est-ce que Hornstein entend par sentiment de l’estime de soi? C’est un résidu du narcissisme infantile ainsi que des réalisations conformes à l’idéal,

«un composé qui est soutenu, en plus ou moins grande partie, par les relations objectales et leurs répercussions narcissiques

Si nous reprenons sa formulation, nous dirons qu’

«il est tributaire d’une histoire (libidinale et identificatoire), des réalisations, de la configuration des liens, ainsi que des projets qui, vus de l’avenir, indiquent une trajectoire à parcourir» (Hornstein Luis (2006 [2000]) Narcisismo, autoestima, identidad, alteridad, Buenos-Aires, Paidos, Psicologia Profunda, 67).

En tant que composé, le sentiment d’estime de soi comprend trois éléments : un premier concerne la narcissisation du moi, un deuxième les réalisations que le moi accomplit conformément à l’idéal et un troisième qui a affaire aux liens objectaux. Si nous reprenons avec l’auteur la distinction entre un narcissisme expansif et un narcissisme de retrait, nous dirons que, dans le premier, «certains liens – stables ou compulsivement substituables – compensent la fragilité du sentiment de soi ou celui de l’estime de soi» (68). Dans le second, en revanche, prédomine

«la défense contre le danger de fusion-confusion, la distance à l’objet et la négation de toute dépendance

Ces organisations narcissiques aspirent à l’autonomie et, surtout,

« à éviter la dévalorisation, effet du mépris de l’objet et du mépris de soi. Ces sujets se méprisent parce qu’ils sont dépendants, parce qu’ils se sentent prisonniers de leurs désirs et lorsqu’ils renoncent à la satisfaction pulsionnelle, l’orgueil narcissique leur offre une compensation (68). Se pose ici le problème des investissements narcissiques, que savons-nous de ce type d’investissements? Reprenant la pensée de Freud, nous dirons qu’ils constituent la projection sur l’objet d’une image de soi-même, de ce que l’on a été, de ce que l’on voudrait être ou de ce que furent les figures idéalisées. Hornstein souligne un point essentiel : dans le choix d’objet narcissique, l’objet n’est pas contingent. De lui dépend la raison de vivre, sa perte fait revivre la dépendance. De plus, l’objet menace le moi : il n’est pas à sa disposition; on ne sait ni à quel moment il le sera ni s’il le sera.

«Ses désirs, ses projets et ses anxiétés coïncident à peine partiellement avec ceux du sujet.» (69) Le patient semble alors attrapé à la fois

«dans une autonomie qui se transforme en solitude dévastatrice et dans une proximité avec l’objet qui confine à la fusion mortifère» (69).

La compréhension et l’approche thérapeutique de ce type de pathologie dépendront, affirme Hornstein, de choix théoriques. Un même analysant peut passer par des périodes de retrait et d’expansion. Pourquoi chercher la fusion? se demande notre auteur. Parce que,

«seuls, ils craignent de perdre leur sentiment de soi ou leur sentiment d’estime de soi. Ils combattent l’angoisse de séparation/intrusion en créant une série continue de relations d’objet narcissiques, se protégeant également d’angoisses de fragmentation ou de la perte des limites que provoque la séparation. Ce qui est intolérable, c’est l’altérité. Un excès de présence correspond à une intrusion. Un excès d’absence équivaut à une perte. La paire présence-absence ne peut être dissociée. Comment tolérer l’absence en la différenciant de la perte? Si on cherche à éviter la fusion c’est par crainte de perdre ses propres limites et son sentiment d’identité. Ces personnes tendent à l’autosuffisance en niant toute dépendance. Ils n’établissent que des liens transitoires et, s’ils perdurent, ils les désinvestissent libidinalement. C’est une autre modalité de vulnérabilité narcissique. La défense surgit face à la possibilité d’une réponse non empathique de l’objet qui pourrait provoquer une hémorragie narcissique. Ce sont des défenses qui se rattachent aux liens.» (69)

3/ Le troisième modèle a comme axe la confusion entre l’objet réel et l’objet fantasmé. C’est, comme l’écrit notre auteur, vivre en parlant avec soi-même sans accepter quelqu’un ou quelque chose de distinct (181). Ce qui est en jeu ici, ce n’est pas la structure même du moi mais la perception de l’altérité.

« Le moi se construit et, avec le moi, l’objet se construit comme autre. Accepter l’altérité, cet autre dont je peux dépendre, dont je puis avoir besoin, est un processus de deuil qui ne se fait pas sans séquelles» (193). S’abandonner à l’autre peut générer détresse ou très grande souffrance; ce qui prédomine alors ce sont des angoisses de séparation et d’intrusion. A l’inverse, ne pas tolérer beaucoup de distance à l’autre est une autre façon de ne pas accepter l’altérité.

«Dans la clinique nous voyons des patients peu engagés affectivement qui, lorsqu’ils dépassent un certain seuil se désorganisent. C’est une problématique narcissique parce que ce qui est en jeu, c’est la fantaisie d’autosuffisance et qu’il n’y a pas de reconnaissance de l’autre en tant qu’autre.» (193)

Par exemple, en thérapie de couple, on entend, souvent, un des conjoints s’exclamer : «Il n’entend jamais ce que je lui dis.» Ou bien : «Il me fait dire ce que je n’ai pas dit.» Les bruits – entendus dans le sens la théorie de la complexité – n’atteignent pas le couple et on pourrait même affirmer qu’il y a une défense anti-bruits ou comme Freud le dit : «un appareil protecteur antistimulations».

4/ Le quatrième modèle renvoie à la «clinique du vide». Cette pathologie du vide correspond à la «non constitution de certaines fonctions moïques ou à leur perte par excès de souffrance» (182). C’est par le biais de la pulsion de mort pensée avec Freud, Aulagnier et Green que Hornstein aborde ce quatrième modèle.

«Désir de non-désir : lorsque l’excès de souffrance produit le désinvestissement de ce qui auparavant était une fonction ou un objet investi. […] Tout excès de souffrance prolongée conduit à l’abolition de cette fonction psychique» (196).

Dans Narcisismo, l’auteur affirme que la tendance régressive de la pulsion de mort vise un avant du désir, un état de quiétude, le repos de l’activité de représentation.

«Elle aspire à la disparition de tout objet qui puisse provoquer, par son absence, l’émergence du désir. Dans le narcissisme de mort la libido cesse de s’étayer sur l’égoïsme. C’est le principe d’inertie et non celui de plaisir qui règne. Toute pathologie narcissique qui présente des états de vide psychique et de désinvestissement du moi met cela en évidence sur le plan clinique.» (82) Nous pouvons rapprocher l’analyse d’Hornstein de la notion greenienne de fonction de désobjectalisation. Ce qui se trouve attaqué ce n’est pas seulement la relation à l’objet

«mais tous les substituts de celui-ci – le moi par exemple et le fait même de l’investissement en tant qu’il a subi le processus d’objectalisation. […] Mais la manifestation propre à la destructivité de la pulsion de mort est le désinvestissement» (Green André, (1993) Le travail du négatif, Les Éditions de Minuit, p. 118-119)

Les quatre modèles concernent le moi : consistance, estime de soi, non discrimination par rapport à l’objet, perte ou non constitution de fonctions (182). Ils renvoient à des conflits distincts.

«Ce sont des axes métapsychologiques qui ne prétendent pas tout embrasser mais faire justice à la complexité qu’ont, dans la pratique quotidienne, les problématiques narcissiques (au pluriel parce qu’elles sont plus qu’une), problématiques qu’on ne devrait pas fermer prématurément.» (Narcisismo, 24)

Conclusion

Nous pouvons sans conteste reconnaître dans Hornstein non seulement un analyste d’une grande finesse clinique mais, qualité, hélas, plus rare, un penseur qui pense la psychanalyse dans le contexte scientifique, épistémologique et philosophique de l’époque. Il n’est pas de ceux qui réduisent la psychanalyse à une activité clinique amputée de l’oxygène de la théorie, l’enfermant ainsi dans une série de recettes empiriques qui la sclérosent. Comme lui-même le soutient et l’affirme à travers ses écrits, la psychanalyse ne survivra que si elle maintient un dialogue avec d’autres disciplines. Ce dialogue et cet échange n’ont pas pour but de la transformer au point de lui faire perdre sa spécificité, ils visent à la maintenir vivante au sein de la culture scientifique et philosophique.

Paradigme de la complexité, métapsychologie du moi, pathologies narcissiques et états-limites sont quelques-uns des thèmes que j’ai dégagés de l’œuvre de Luis Hornstein. Ils le situent au cœur de la pratique psychanalytique contemporaine, à la fois pratique théorique et pratique clinique. Hornstein, à plusieurs reprises dans ses écrits, se réclame de Freud et se définit comme «psychanalyste freudien pariant pour un pluralisme théorique». Qu’est-ce qu’être freudien pour lui? Je dirais qu’il s’inscrit dans l’esprit sinon dans la lettre de cet aphorisme que Goethe met dans la bouche de Faust et que Freud retranscrit à deux reprises, la seconde dans le dernier paragraphe de l’Abrégé de psychanalyse :

«Ce que tu as hérité de tes Pères, gagne-le, afin de le posséder

«Épilogue pour Freud, prologue pour nous» écrira Hornstein (1993 Practica psicoanalitica e historia, Paidos, 91). Son travail devient alors un véritable travail de filiation, selon le mot de Laplanche, si nous entendons par là une élaboration psychique qui permet de se dessaisir de son géniteur tout en poursuivant son œuvre. L’héritage consistera à s’approprier les modalités d’interrogation et l’imagination théorique qui permettront de penser à partir de Freud. De cette façon, l’écueil du savoir dogmatique qui consiste à «supposer que le texte a épuisé le potentiel de vérité de l’expérience» (Narcisismo, 214) est évité. L’investissement de la pensée devient possible et avec lui le droit de penser ce que l’autre ne pense pas ou n’a pas pensé. Comme notre auteur le souligne, Freud et son œuvre doivent constituer une identification fondatrice qui renvoie à une filiation symbolique. S’ils cessent d’être une référence à l’origine pour se constituer en un point d’arrivée,

«ils se convertissent en une identification imaginaire, coagulée, cristallisée qui donnera lieu à toutes les orthodoxies crispées» (Narcisismo, 212, note 4).

Quant au pluralisme théorique, il s’inscrit dans la critique acérée qu’il adresse aux institutions psychanalytiques et aux orthodoxies qu’elles sécrètent et qui menacent de transformer la psychanalyse en une simple foi et les Sociétés en sectes. Pluralisme théorique signifie, d’une part, combattre l’enfermement théorique fondé sur

«l’idéalisation d’un projet déjà réalisé par un autre, accomplissant ainsi un désir de mort qui concerne la pensée» (Intersubjetividad, 33).

Il signifie, d’autre part, ouverture à d’autres théories pour éviter les points aveugles, ce que chacune privilégie ou écarte. Leur confrontation ainsi que leur mise à l’épreuve de la clinique élargit le spectre d’écoute et de compréhension de l’analyste.

C’est en ce sens que l’œuvre de Hornstein est une invitation à tisser pratique et théorie de telle sorte que la richesse clinique donne lieu à des propositions métapsychologiques en conformité avec elle, autrement dit pratiquer une psychanalyse qui pense «la turbulence et les bruits» pour emprunter les termes de la théorie de la complexité.

 

* Article publié dans la Revue canadienne de psychanalyse vol 17,n0 2 automne 2009

 

Bibliographie

 

André, J. (Éd.). (2008). L’unique objet. In Les états limites (p. 1–20). Paris : Presses universitaires de France. (Publication originale 1999)

Aulagnier, P. (1979). Les destins du plaisir : Aliénation, amour, passion. Paris : Presses universitaires de France.

Aulagnier, P. (1991). Condamné à investir. In Un interprète en quête de sens (p. 239–263). Paris : Payot, Petite Bibliothèque Payot. (Publication originale 1986)

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Freud, S. (1987). Le Moi et le Ça. In Essais de psychanalyse (p. 219–275). Paris : Petite Bibliothèque Payot. (Publication originale 1923)

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Green, A. (1993). Le travail du négatif. Paris : Les Éditions de Minuit.

Hornstein, L. (1988). Cura psicoanalitica y sublimacion. Buenos Aires : Nueva Vision.

Hornstein, L. (1993). Practica psicoanalitica e historia. Buenos Aires : Paidos, Psicologia Profunda.

Hornstein, L. (2005). Intersubjetividad y clinica. Buenos Aires : Paidos, Psicologia Profunda. (Publication originale 2003)

Hornstein, L. (2006). Narcisismo : autoestima, identidad, alteridad. Buenos Aires : Paidos, Psicologia Profunda. (Publication originale 2000)

Hornstein, L. (2008, novembre). Communication présentée aux Journées internationales du Groupe de psychothérapie analytique de Bilbao, Espagne.

Laplanche, J. (1989). Vie et mort en psychanalyse. Paris : Flammarion. (Publication originale 1970)

Rother de Hornstein, M. C. (2002). Cuerpo, inscripciones y autoorganizacion. In El cuerpo y psicoanalisis. 2º congreso de la Asociación psicoanalítica del Uruguay (APU). Montevideo, Uruguay.

Wapner, J. (2007, 18 janvier). Entrevista a Luis Hornstein. Document consulté

 

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