La phylogenèse et la question du transgénérationnel*

Introduction

 

«Je suis conscient de traiter un problème qui, actuellement, est impopulaire. […] J’ai fait la même curieuse expérience plus de vingt fois : il suffit que je dise à un collègue que j’écris un livre sur les parallèles entre l’ontogenèse et la phylogenèse, pour qu’il me prenne à part, s’assure que nous sommes bien seuls, qu’il n’y a pas de micro, et me dise presque tout bas : “De vous à moi, je crois qu’en fin de compte il y a quelque chose de vrai là-dedans

Ainsi s’exprime le célèbre scientifique Stephen Jay Gould dans l’introduction de son livre Ontogeny and phylogeny[1]. Le problème se pose d’une façon beaucoup plus radicale en psychanalyse : le désintérêt à l’égard de la phylogenèse est total. On considère la question comme une «excroissance inutile», selon le mot de Marie Moscovici. Pourquoi ?

D’abord parce que la science biologique n’a jamais accepté l’idée de l’hérédité et de la transmission des caractères acquis, ce que Freud n’ignorait pas.

Ensuite parce que le thème était associé, au peu d’intérêt que les analystes ont manifesté à l’égard des écrits freudiens sur la Kultur Dans cette veine, il est curieux de remarquer que le célèbre Vocabulaire de la psychanalyse de Laplanche et Pontalis ne consacre aucun article à la notion de phylogenèse. Le terme est rapidement évoqué sous la rubrique des fantasmes originaires. Ces derniers sont un patrimoine phylogénétique auquel l’individu a recours pour combler sa propre expérience vécue là où cette dernière est trop rudimentaire. Dans ses fantasmes, l’enfant fait appel à la vérité préhistorique pour boucher les trous de la vérité individuelle. La castration, par exemple, qui aurait été réalité matérielle dans la préhistoire de l’humanité serait devenue par la suite réalité psychique. Si Laplanche et Pontalis omettent le terme, c’est qu’ils récusent complètement la pertinence de la thèse freudienne.

Freud a posé le problème avec les moyens que la science de son temps lui offrait. Aujourd’hui nous pouvons l’envisager d’une autre façon et être attentifs à sa valeur heuristique. Au centre du débat apparaissent les idées de mémoire et de transmission qui me semblent constituer le noyau essentiel de la notion de phylogenèse. Le travail autour du transgénérationnel peut être conçu comme la forme que prend le développement de la fantaisie phylogénétique dans la psychanalyse contemporaine.

Pourtant la question du transgénérationnel est déjà présente dans l’œuvre de Freud. Lorsque, dans Totem et tabou, il parle du lien avec les morts, il esquisse une réflexion sur les ancêtres.  Il insiste particulièrement sur notre ambivalence à leur égard et sur la peur que leur présence nous inspire. Les survivants redoutent leur retour sous la forme de démons ou de spectres qui viennent troubler la paix des vivants ; mais une fois le travail du deuil accompli, un destin plus heureux les attend : être vénérés comme ancêtres ou invoqués comme auxiliaires.

L’évocation de la fantaisie phylogénétique est présente partout dans l’œuvre freudienne. Du chapitre VII de L’interprétation du rêve jusqu’à l’Abrégé de psychanalyse en passant par Totem et tabou, L’intérêt de la psychanalyse, Le moi et le ça, L’Homme Moïse et la religion monothéiste, Freud n’a de cesse de la reprendre, de la repenser, de l’articuler avec les thèmes de la mémoire et de la transmission, insistant toujours sur son caractère provisoire.

Freud ne l’a jamais développée de façon complète et sur un mode explicatif ou démonstratif. Épopée de l’esprit[2], selon le mot de Marie Moscovici, elle constitue pour lui une conviction dont il ne se départira jamais. Elle est une des pierres angulaires de l’édifice psychanalytique

Que Freud entend-il par phylogenèse et quel statut lui attribue-t-il ?

 

La fantaisie phylogénétique

Dans son œuvre de 1913 L’intérêt de la psychanalyse, il déclare :

«Dans les toutes dernières années, le travail psychanalytique s’est avisé que l’énoncé : l’ontogenèse est la récapitulation de la phylogenèse doit être également appliqué à la vie psychique, et il en est résulté une nouvelle extension de l’intérêt de la psychanalyse[3]

Ce principe biogénétique fondamental, évident pour Freud et ses contemporains, fut formulé par le zoologue Haeckel, diffuseur des théories de Darwin en Allemagne. Pour ce dernier l’ontogenèse est le développement individuel de l’être vivant et la phylogenèse la contrepartie pour l’espèce. Pour Freud, la psychanalyse constitue une tentative de transposer ce principe au niveau de la vie psychique et de chercher à comprendre et à reconstruire à côté du développement psychique individuel celui de l’espèce tel qu’il s’exprime à travers la psyché individuelle.

Quel usage Freud fait-il de ce principe ? Comment l’insère-t-il dans la psychanalyse ? Il a recours à lui à des moments précis de l’explication psychanalytique. Dans l’histoire de L’homme aux loups, il prend soin de souligner son usage méthodologique et clinique.

Contre Jung, il pose, sur le plan de la clinique, la primauté de l’explication par l’ontogenèse ; il insiste sur la nécessité d’épuiser d’abord toutes les possibilités de l’ontogenèse avant de recourir à l’explication phylogénétique. La préhistoire infantile doit primer sur la préhistoire ancestrale[4]. Freud établit dans ce texte une dialectique entre l’ontogenèse et la phylogenèse : si cette dernière permet de remplir les trous de la vérité individuelle avec une vérité préhistorique mettant l’expérience des ancêtres en lieu et place de l’expérience propre du sujet, il peut arriver que l’enfance individuelle permette de comprendre et d’interpréter les productions phylogénétiques.

 

Son statut

Quant au statut de la fantaisie phylogénétique, l’Au-delà du principe de plaisir et Analyse terminée et interminable nous fournissent des éléments qui permettent de l’élaborer. À propos de la pulsion de mort, Freud revendique le droit à l’invention spéculative, c’est-à-dire le droit à poursuivre une argumentation, une ligne de pensée, jusqu’à son terme, par pure curiosité scientifique ou en se faisant l’avocat du diable. Il oppose à ses démarches antérieures celle qu’il a entreprise pour élaborer sa nouvelle théorie des pulsions. Si les premières consistaient (en une transposition de l’observation dans la théorie) à traduire l’observation dans le langage de la théorie, à présent il combine ce qui est de l’ordre des faits avec ce qui appartient à la pure spéculation, ce qui l’éloigne de l’observation. Cette réflexion épistémologique lui permet de déterminer le statut et le rôle de l’élaboration théorique psychanalytique, la fonction de cet au-delà de l’expérience, la dimension méta que nous retrouvons dans son œuvre et à laquelle l’hypothèse phylogénétique appartient de plein droit. Dans Analyse terminée et interminable, il reprend la question en établissant une équation entre spéculer, théoriser et fantasmer, montrant ainsi que la spéculation menée à ses extrêmes atteint une activité de fantasmatisation qui acquiert un statut métapsychologique. Fantaisie phylogénétique et pulsion de mort semblent partager le même statut de spéculation psychanalytique.

 

L’héritage archaïque

L’analyse la plus poussée et la plus minutieuse de la fantaisie phylogénétique se trouve dans L’homme Moïse et la religion monothéiste, sous le thème de l’héritage archaïque. Le modèle qui inspire Freud pour penser cet héritage est celui de l’instinct. Les instincts sont, pour lui, les dépositaires des expériences de l’espèce, comme si les animaux conservaient des souvenirs de ce que leurs ancêtres avaient vécu. Cela explique qu’à ses yeux, dans une situation de vie nouvelle, l’animal puisse se comporter comme s’il s’agissait d’une situation ancienne et familière. Chez l’homme, l’héritage archaïque correspondrait aux instincts des animaux, mais avec une portée et un contenu beaucoup plus diversifié. Cependant, comme Marie Moscovici le fait remarquer avec raison, nous avons à faire plutôt qu’à une théorie d’un montage anatomo-physiologique, à une métaphore des instincts, à une analogie qui sert à Freud à faire comprendre et avancer son idée. Dans le contexte de L’Homme Moïse,   il serait question de la survivance de l’histoire du meurtre de Moïse – et, au-delà, de celui du père originaire –, de son oubli et des suites psychiques et «culturelles» décisives de ce meurtre[5]. Mais cette première approche, qui permet de situer l’héritage archaïque par rapport aux instincts, demeure insuffisante si elle n’est pas complétée par une analyse de son contenu. De quoi se compose cet héritage ?

Freud distingue nettement deux éléments: des dispositions et des contenus, c’est-à-dire des traces mnésiques de ce que les générations antérieures ont vécu[6]. Que sont ces dispositions ?

Dans la préface à la troisième édition des Trois essais sur la théorie sexuelle, il distingue l’accidentel du dispositionnel. L’accidentel renvoie aux événements vécus de la première enfance, alors que le dispositionnel constitue une sorte de sédimentation qui prend forme à partir des expériences antérieures de l’espèce. La somme de ces deux facteurs crée la disposition comme aptitude à réagir d’une façon particulière aux excitations et aux impressions et, pour le développement, à évoluer dans certaines directions.

Le deuxième élément, les traces mnésiques, esquisse, à partir des notions d’universalité de la symbolique du langage et de tradition, à partir de réactions face à des traumas précoces, une théorie de la mémoire collective. L’universalité de la symbolique du langage est présente dans les rêves et courante chez les enfants qui représentent symboliquement une chose ou un acte par un autre et ce, sans qu’on le leur ait enseigné. Malgré la diversité des langues, elle est la même chez tous les peuples. Freud pense que nous avons à faire là à un langage originaire mais oublié[7]. Quant aux réactions face à des traumas précoces, leur observation a de quoi nous surprendre : au lieu de s’en tenir à ce qui a été réellement vécu individuellement, ces réactions semblent plutôt s’en éloigner et obéir à un modèle phylogénétique. Freud prend l’exemple des complexes d’Œdipe et de castration dans lesquels les réactions des individus paraissent injustifiées si on ne les envisage pas par rapport à l’expérience vécue des générations antérieures. Il compare cela à un bagage prêt à servir[8].

 

Tradition et mémoire

C’est cependant la notion de tradition qui non seulement manifeste l’originalité de la position freudienne mais pousse très loin l’audace de sa thèse sur la mémoire. Freud en est conscient, qui attire notre attention sur le refus de la thèse de la transmission des caractères acquis par la science biologique. Toutefois, comme il le souligne, elle est indispensable pour le travail psychanalytique. Son élaboration de la notion de tradition aboutit à une véritable subversion de cette dernière. Il commence par distinguer ce que communément nous entendons par tradition de la nouvelle notion qu’il en élabore. Qu’entendons-nous par tradition ? Les héritages reçus, constitués de contenus transmis en tant qu’ils sont porteurs de sens. Elle se caractérise par la communication directe, orale, par la transmission des grands parents à leurs petits-fils et elle s’étaye sur le souvenir conscient.

Contre cette conception, Freud affirme l’hérédité et la transmission des traces mnésiques du vécu des générations antérieures et ce, indépendamment de toute communication directe ou de toute influence éducative. Ce vécu connaît une période de latence qui lui permet de «séjourner»dans l’inconscient avant son retour en force. Cela expliquerait son impact profond. Mais ne pourrions-nous pas objecter que nous avons à faire à une mémoire essentiellement biologique puisque entièrement dépendante de la transmission des caractères acquis aux descendants ? Freud semble avoir anticipé l’objection lorsqu’il souligne nettement la différence entre le biologique et le psychique. La spécificité du psychisme demeure, pour lui, une préoccupation profonde surtout lorsqu’il aborde les questions de transmission et de conservation d’expériences archaïques ou même lorsqu’il fait, comme ici, des emprunts à la biologie.

Il écrit en effet :

« Il ne s’agit, il est vrai, pas de la même chose dans les deux cas : là de caractères acquis qu’il est difficile d’appréhender, ici de traces mnésiques se rattachant à des impressions extérieures, à quelque chose qui est en quelque sorte tangible. Mais il est bien possible que nous ne puissions au fond nous représenter l’un sans l’autre[9]

Il s’agit de deux types de mémoire ou, pour reprendre une expression de Derrida, d’archive transgénérationnel ; la trace mnésique d’une expérience ancestrale ou le caractère biologiquement acquis, quelque chose comme une mémoire de l’organisme. L’hypothèse de la conservation des traces mnésiques permet de faire un pont entre la psychologie individuelle et la psychologie collective, celle des masses, et de traiter les peuples comme des individus. Dans son commentaire de ce passage, Derrida insiste particulièrement sur

« la force et l’autorité irrépressible de cette mémoire transgénérationnelle» sans laquelle il n’y aurait ni histoire de la culture, ni mémoire, ni archive ; mais il souligne surtout que «l’on ne comprendrait même plus comment un ancêtre peut parler en nous, ni quel sens il y aurait en nous à lui parler, à parler de façon si «unheimlich», à son revenant. Avec lui[10]

 

L’héritage archaïque et ses preuves

Quelles preuves Freud avance-t-il pour étayer tous ces développements sur l’héritage archaïque ? Comme il l’affirme lui-même dans L’Homme Moïse la seule preuve qu’il puisse avancer est celle des « manifestations résiduelles du travail analytique qui demandent à être dérivées de la phylogenèse[11].» Elle lui semble assez solide.

Que sont ces phénomènes résiduels du travail analytique ? Ce sont ceux que Marie Moscovici appelle les mémoriaux des événements du passé, Nous pouvons dire que ces mémoriaux constituent le matériel quotidien du travail analytique : le rêve, les actes manqués, les symptômes, mais aussi, les mythes, les contes, et surtout le langage lui-même dans la mesure où ce matériel ne prend forme qu’en lui et par lui[12]. C’est par ces mémoriaux que passe ce qui se transmet d’une génération à l’autre. L’histoire qu’ils nous dévoilent n’en est pas une écrite pour être transmise, c’en est une inscrite, déposée à l’insu de celui qui en est le porteur et qui demeure, pour ainsi dire, séparée de l’histoire officielle. C’est dans cette perspective que l’on comprendra cette curieuse affirmation de Freud dans L’Homme Moïse :

(…), je n’hésite pas à affirmer que les humains ont toujours su – de cette manière particulière – qu’ils ont possédé un jour un père primitif et qu’ils l’ont mis à mort[13].

Quelle est cette manière particulière ? C’est l’oubli. Les hommes savent parce qu’ils oublient. L’oubli est la manière de protéger le souvenir, de le conserver. Mais, de quel oubli s’agit-il ? Du refoulement. Il est la condition de la mémoire, mais d’une mémoire qui n’est plus celle que nous désignons par «je», une mémoire dont nous ne sommes plus les propriétaires. Le refoulement conserve l’événement et l’inscrit de façon indélébile même si c’est sous une forme impersonnelle puisque, à la limite, nous ne pouvons plus parler de souvenirs. Pensées, souhaits, traces, atemporels, privés de mots. Nous pourrions, par contraste, évoquer Les études sur l’hystérie où le but est de retrouver la réminiscence, cette pensée inconsciente restée «inusable», pour la faire entrer dans la mémoire qui est «je», afin qu’elle s’y inscrive et commence à s’user.

 

Traces mnésiques : conservation et transmission

S’agissant d’héritage archaïque, nous sommes en droit de nous demander où se conservent les traces mnésiques et comment elles se transmettent. Dans les dernières pages de Totem et tabou, Freud formule deux présuppositions qui étaient restées implicites dans ses analyses antérieures. La première, qui a servi de fondement à toute sa construction et qu’il qualifie d’audacieuse, est celle d’une psyché de masse dans laquelle les processus psychiques s’accomplissent comme dans la vie psychique d’un individu. Cette hypothèse lui est indispensable pour expliquer la perpétuation sinon l’efficacité du sentiment de culpabilité au cours des siècles et surtout pendant des générations qui ne connurent pas le meurtre du père originaire et n’en pouvaient rien savoir. Quelles que soient les réserves que l’on puisse avoir à l’égard d’une telle présupposition, on est obligé de reconnaître qu’elle rend possible de penser «une continuité dans la vie affective des hommes qui permette de faire abstraction des interruptions des actes psychiques entraînés par le fait que les individus passent[14]

Sans cette continuité il n’existerait ni progrès ni évolution, chaque nouvelle génération aurait à recommencer, à acquérir tout ce que les générations antérieures ont acquis. Freud pose alors deux questions. La première concerne la part attribuée à la continuité psychique dans la suite des générations ; la seconde touche aux voies et aux moyens dont se sert une génération pour transmettre ses états psychiques à la suivante. Sa réponse précise deux choses : la tradition telle qu’ordinairement comprise, c’est-à-dire comme transmission directe, est écartée car elle n’apporte pas de réponse satisfaisante. C’est plutôt l’hérédité des dispositions psychiques qui assure cette continuité ; cependant pour être efficientes, elles ont besoin de recevoir une stimulation de la vie individuelle. En invoquant les paroles de Goethe dans le Faust :

Ce que tu as hérité de tes pères, /Acquiers-le afin de le posséder,

Freud veut souligner que la réception de l’héritage n’est pas passive, elle requiert l’engagement actif du sujet pour se l’approprier. René Kaës voit dans cet aphorisme la division du sujet de l’héritage comme celle du sujet de l’inconscient. Le sujet est divisé entre la double nécessité d’être

« à lui-même sa propre fin et [le] maillon d’une chaîne à laquelle il est assujetti contre sa volonté ou du moins sans l’intervention de celle-ci[15]»

mais qu’il doit servir et sur le bénéfice de laquelle il peut compter. Il fait remarquer que cette double division, Freud la formule de façon très nette après Totem et tabou lorsqu’il envisage la question du narcissisme. Il oppose alors le statut narcissique du sujet à l’intersubjectivité, les liant ensemble et les articulant tous deux au point où le narcissisme de l’infans s’étaye sur celui de la génération précédente, la génération des parents qui lui transmettront les rêves qu’ils n’auront pas pu accomplir avec le souhait et la ferme conviction qu’il les accomplira. Freud introduit ensuite une curieuse hypothèse – ce sera sa deuxième présupposition – qui ne figurera plus dans aucune de ses œuvres : il ne la reprendra ni ne la discutera jamais plus. Il s’agit de cet

« appareil que chaque homme possède dans son activité mentale inconsciente et qui lui permet d’interpréter les réactions d’autrui, c’est-à-dire d’annihiler de nouveau les déformations qu’autrui a imprimées à l’expression de ses sentiments[16]

C’est, comme l’affirme René Kaës, l’appareil inconscient de la transmission. Par la compréhension inconsciente qu’il permet, il joue un rôle crucial dans la transmission de l’héritage affectif aux générations ultérieures, héritage issu de

« toutes les coutumes, cérémonies et prescriptions que le rapport primitif au père originaire avait laissées derrière lui[17]

Cette deuxième hypothèse soulève des questions qui, comme le souligne René Kaës, attendent des réponses que Freud n’a jamais élaborées ; principalement celles qui concernent la constitution, le fonctionnement de cet appareil ainsi que sa modalité de transmission, à savoir la modification éventuelle de ce qui est transmis, un chantier de travaux et de recherches pour les psychanalystes du transgénérationnel.

 

Conclusion

Qu’est-ce qui se dégage au terme de cette analyse ?

En tant que psychanalystes, nous ne pouvons pas nous défaire de cette prodigieuse construction spéculative en la considérant comme absurde parce que son fondement biologique est erroné. Nous sommes obligés, comme nous le ferions avec l’un de nos patients, de nous demander quelle est sa fonction dans la démarche de Freud et comment la repenser aujourd’hui pour en faire un outil heuristique susceptible de nous aider dans notre pratique autant que dans nos élaborations théoriques. Nous pouvons la concevoir comme fiction ou métaphore qui nous aide à penser les liens du sujet avec ses ancêtres, penser ce qui, de ces derniers, survit en nous et pèse sur notre vie, ce qu’ils ne sont pas arrivés à élaborer mais qu’ils nous ont transmis ; c’est ce avec quoi souvent nous nous débattons, le vivant comme quelque chose d’étrange et d’étranger qui nous hante, mais que nous n’arrivons pas à comprendre et encore moins à élaborer. La question essentielle qui a conduit Freud à construire la fantaisie phylogénétique en est une illustration exemplaire, c’est la question de la culpabilité qui organise la culture ; une culpabilité liée à une faute originaire. Comment expliquer la persistance et la transmission de cette culpabilité à travers les millénaires ? Les constructions élaborées dans Totem et tabou – horde primitive, association des fils, meurtre du père, ambivalence des sentiments, repas totémique – ont pour fonction de créer le modèle sur lequel se fonde le début de la civilisation et qui va donner sens à cette culpabilité que vivent les hommes. Il est à noter que la fantaisie phylogénétique est d’abord associée chez Freud à la réflexion sur la Kultur, dimension de son œuvre que les psychanalystes contemporains ont abandonnée, la considérant à tort comme marginale et sans incidence clinique, alors qu’il ne cesse de répéter que Kultur et névrose sont indissociables.

La fantaisie phylogénétique a pour fonction de montrer comment cette culpabilité se transmet, quels sont ses destins. A la limite, nous pouvons la concevoir comme un fantasme de transmission psychique. Ce que cette transmission nous révèle est le passage de la réalité matérielle, la réalité de fait, à la réalité psychique. Les événements qui, au début, se sont joués sur une scène extérieure ont fini par se jouer sur la scène intérieure. Autrement dit, la réalité psychique a un fondement dans l’histoire à laquelle nous appartenons bien avant notre naissance, dans le projet identificatoire, comme dirait Piera Aulagnier, conçu par nos parents mais lui-même infiltré, à leur insu, par l’histoire de nos ancêtres. Face à certains patients, nous avons parfois l’impression que, tout comme Œdipe, leur vie obéit à un oracle dont nous ne parvenons à comprendre le sens que dans la mesure où nous retrouvons des traits identificatoires appartenant à des générations précédentes. L’analyse de la fantaisie phylogénétique nous apprend, d’une part, que la transmission est assurée par des dispositions psychiques héritées mais stimulées par des événements de la vie individuelle, d’autre part, que l’appareil à interpréter nous permet de nous approprier ce qui nous vient des générations antérieures et de le transformer. Enfin, c’est sur la répétition des événements – comme dans le cas du meurtre du père originaire – que repose la transmission.

* Ce texte a été publié dans Le Divan familial 18/Printemps 2007

 

Ouvrages consultés :

Aulagnier P. (1975), La violence de l’interprétation, Paris, PUF, Collection Le fil rouge.

Derrida J. (1995), Mal d’archive, Paris, Galilée.

Freud S. (1900 [1967]) L’interprétation des rêves, tr. Fr. Paris, PUF

Freud S. (1912 [1993]), Totem et tabou, Paris, Gallimard, Connaissance de l’inconscient.

Freud S. (1913 [1980]), L’intérêt de la psychanalyse, présenté, traduit et commenté par Paul-Laurent Assoun, Paris, Retz.

Freud S. (1914 [1969]), Pour introduire le narcissisme in La vie sexuelle, Paris, P.U.F.

Freud S. (1914-1915 [1988]), Œuvres complètes, tome XIII, Paris, PUF

Freud S. (1918 [1988]), A partir de l’histoire d’une névrose infantile [L’homme aux loups],tr. fr. OC XIII, Paris, PUF, p.1- 118.

Freud S. (1920 [1987]) Au-delà du principe de plaisir, in Essais de psychanalyse, Paris, Payot, p. 43-115

Freud S. (1923 [1987]) Le moi et le ça, in Essais de psychanalyse, Paris, Payot, p.219-275.

Freud S. (1937 [1985]), Analyse terminée et interminable tr. fr. in Résultats, idées, problèmes II, Paris, PUF, p. 231-268.

Freud S. (1938 [1986]), L’Homme Moïse et la religion monothéiste, Paris, Gallimard, Connaissance de l’inconscient.

Freud S. (1938 [1967]), Abrégé de psychanalyse, tr. fr. Paris, PUF.

Gould J.S. (1977), Ontogeny and phylogeny, The Belnakp Press of Harvard University Press, Cambridge, Massachussets, London, England.

Kaës R. (1993), Le sujet de l’héritage et Introduction au concept de transmission psychique dans la pensée de Freud, in Kaës et al, Transmission de la vie psychique entre générations, Paris, Dunod.

Moscovici M. (1991), Il est arrivé quelque chose, Paris, Petite Bibliothèque Payot.

[1] Gould J. S. (1977), Ontogeny and phylogeny, The Belnak Press of Harvard University Press, Cambridge, Massachussets, London, England, p.1-2

[2] Moscovici Marie (1991), Il est arrivé quelque chose, Paris,Petite Bibliothèque Payot, p.389

[3] Freud S (1913 [1980]), L’intérêt de la psychanalyse, présenté, traduit et commenté par Paul-Laurent Assoun, Paris, Retz, p.82,

[4] Freud S (1914-1915 [1988]), Œuvres complètes, tome XIII, Paris, PUF, p. 94-95

[5] Il est arrivé quelque chose, p. 396

[6] Ibid, p.195

[7] Freud S. (1938 [1986]) L’Homme Moïse et la religion monothéiste, Paris, Gallimard, Connaissance de l’inconscient, p.194

[8] Ibid, p.195

[9] Ibid, p. 196

[10] Derrida J. (1995), Mal d’archive, Paris, Galilée, p. 59

[11] L’Homme Moïse et la religion monothéiste, p. 196

[12] Il est arrivé quelque chose, p.394

[13] L’Homme Moïse et la religion monothéiste, p. 197

[14] Ibid, p.314

[15] Freud S. (1914 [1969]), Pour introduire le narcissisme in La vie sexuelle, Paris, PUF, p.85

[16] Freud S. (1913 [1993]), Totem et tabou, Paris, Gallimard, Connaissance de l’inconscient, p.315

[17] Totem et tabou, p.315

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