FREUD ET LA QUESTION DE LA GUERRE*

En mars-avril 1915, alors que la Première Guerre mondiale bat son plein Freud écrit Considérations actuelles sur la guerre et la mort1 . En 1932, a lieu un échange épistolaire entre Einstein et Freud autour du thème de la guerre, sous l’égide de l’Institut International de Coopération Intellectuelle rattaché à la Société des Nations. Il sera publié sous le titre Pourquoi la guerre ? Ces deux écrits interrogent les idéaux de la culture non plus du point de vue de leur valeur civilisatrice mais du point de vue de l’économie psychique2. À la veille de la deuxième guerre mondiale, Freud écrira dans L’Homme Moïse et la religion monothéiste :

Nous vivons en un temps particulièrement curieux. Nous découvrons avec surprise que le progrès a conclu un pacte avec la barbarie3

Une lecture après-coup des Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort fait apparaître les analyses freudiennes sur la guerre comme une illustration et un développement de cette affirmation. Mais cette intrication entre la barbarie et le progrès va se préciser à partir de Malaise dans la culture où Freud montre comment la culture elle-même renforce la revendication pulsionnelle, débouchant ainsi sur l’hostilité à la culture. C’est ce qu’Adorno retiendra de sa lecture de Malaise et de Psychologie des foules et analyse du moi lorsqu’il écrira dans Éduquer après Auschwitz :

(…) la civilisation engendre l’anti-civilisation et ne cesse de la renforcer […] Si la barbarie s’inscrit dans le principe même de la civilisation, il peut sembler désespéré de vouloir s’y opposer4.

Dès les premières lignes des Considérations actuelles, Freud décrit l’effet produit par la guerre sur les individus : ils sont déconcertés, confus, déstabilisés. Le non combattant est assailli par une misère animique. Une illusion s’est effondrée. Parlant des nations européennes, Freud avance la notion de communauté de culture pour désigner le patrimoine composé par les œuvres des grands penseurs, poètes, artistes de toutes ces nations. Celui qu’il appelle l’homme de la culture, le Kulturmensch, avait choisi, parmi eux, ceux qui lui avaient apporté

le meilleur de ce qui lui avait été imparti en fait de jouissance et d’intelligence de la vie et il les avait associés dans sa vénération aux immortels Anciens, tout comme aux maîtres familiers parlant sa propre langue.

Le fait que ces grands hommes parlent une autre langue ne les faisait pas apparaître à ses yeux comme étrangers

[…] et jamais il ne s’était reproché pour autant d’avoir renié sa propre nation et sa langue maternelle bien-aimée5.

La guerre a rompu tous les liens de cette communauté de culture et brisé l’illusion de cet idéal de compréhension et de tolérance propres aux grandes nations européennes. L’homme de la culture s’est retrouvé

désemparé dans un monde qui lui est devenu étranger – sa grande patrie en ruine, les biens communs dévastés, les concitoyens divisés et rabaissés6!

Cette situation ravive les doutes de Freud quant au pouvoir des forces autodestructrices dans l’évolution de l’individu et de l’espèce. Il met en question l’aptitude de l’homme à la culture, cette capacité des pulsions égoïstes à se transformer sous l’influence de l’érotique. Toute son analyse mène alors à mettre en lumière ce qu’il appelle l’hypocrisie culturelle. Il distingue entre ceux que la Kultur parvient à transformer – les Kulturmenschen , les hommes de la culture –, ceux chez lesquels les impératifs culturels sont devenus organiques, partie de leur nature et ceux qui vont agir en fonction de l’action culturellement bonne sans avoir forcément transformé leur vie pulsionnelle, c’est-à-dire sans avoir fait la transposition des pulsions égoïstes en pulsions altruistes ou sociales ; ces derniers ne peuvent pas, le plus souvent, répondre aux pressions constantes des exigences et des idéaux culturels. Ils deviennent des dissidents, contraints d’agir conformément à ces impératifs, par intérêt, par calcul ou le plus souvent par peur. Dès que la communauté cesse de réprouver certaines actions, ils cessent à leur tour d’étouffer leurs appétits et se livrent à des actes de cruauté qu’ils n’auraient pas commis en d’autres temps. Leur rapport à la culture est de contrainte. Ceux qui réagissent en fonction des préceptes culturels et restent ainsi coupés de leur vie pulsionnelle, vivent, dira Freud, au-dessus de leurs moyens psychiques. Ils méritent la dénomination d’hypocrites. Notre culture, ajoutera-t-il, dans une très large mesure, facilite la formation de ce type d’hypocrisie. La conclusion est déjà une réponse à la question thérapeutique qu’Einstein lui posera en 1932 : notre culture est fondée sur cette hypocrisie et elle devrait admettre de profondes modifications si les hommes se proposaient de vivre en accord avec la vérité psychologique.

En nous dépouillant des acquisitions de la civilisation, fruit du long processus d’hominisation, la guerre met à nu l’homme originaire qui est en nous. Dans Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort, Freud déclare que

nous descendons d’une lignée infiniment longue de meurtriers qui avaient dans le sang le plaisir au meurtre, comme peut-être nous-mêmes encore7 .

L’homme originaire survit en nous, dans notre inconscient, inchangé. Le comparant aux autres animaux, il le qualifie de plus cruel et plus mauvais, pratiquant le meurtre comme quelque chose qui allait de soi. Il pense qu’il n’avait même pas cet instinct

qui retient d’autres bêtes de tuer et de consommer des êtres de la même espèce8.

L’idée de meurtre apparaît très tôt dans l’œuvre freudienne. L’interprétation du rêve l’évoque déjà sous la rubrique le rêve de la mort des personnes chères et dans les dernières lignes du chapitre sept où Freud prend soin d’insister sur la nécessité de maintenir séparés les deux registres de la réalité psychique et de la réalité matérielle. Le rêve nous révèle les désirs meurtriers qui peuplent notre inconscient. Cependant Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort représente un renversement dans la façon de considérer le meurtre. Si jusque-là Freud distinguait nettement la réalité matérielle de la réalité psychique, si le meurtre se déroulait sur une scène intérieure, la scène psychique – scène du rêve ou du fantasme -, sa réflexion sur la guerre va complètement bouleverser cette manière de voir. La guerre efface cet écart, réalité psychique et réalité matérielle viennent à se confondre, le meurtre se joue alors sur la scène extérieure. Avec le meurtre, c’est notre rapport à la mort qui se modifie. La mort ne peut plus être déniée.

On est forcé de croire à elle9.

Sa réflexion sur la mort le conduit en conclusion de son texte à transformer l’adage si vis pacem, para bellum, si tu veux la paix, prépare la guerre, en si vis vitam, para mortem, si tu veux supporter la vie, organise-toi pour la mort ; autrement dit,

(…) faire à la mort, dans la réalité effective et dans nos pensées, la place qui lui revient10.

Nous pouvons nous demander si cet adage n’est pas annonciateur de la pulsion de mort qui va constituer un des pivots de la correspondance entre Freud et Einstein. En fait, la vraie question du débat n’est pas Pourquoi la guerre ? , mais celle que, d’entrée de jeu, pose Einstein :

que peut-on faire pour détourner les hommes de la fatalité de la guerre11 ?

Sa question est double : elle porte sur les conditions d’existence et de fonctionnement d’une puissance supra-étatique qui garantirait la sécurité internationale et sur la recherche d’une voie psychique, d’un chemin qui permettrait à l’humanité de sortir de la fatalité de la guerre. Elle est à la fois pédagogique et thérapeutique : pédagogique d’abord, puisqu’il pense que Freud pourra suggérer des méthodes éducatives plus ou moins étrangères à la politique qui permettront de lever les obstacles psychologiques, c’est-à-dire ce besoin de haine et de destruction dont les hommes sont porteurs ; thérapeutique ensuite dans la mesure où il demande à Freud s’il est possible de diriger le développement psychique de l’homme afin de le prémunir contre la psychose de haine et de destructivité. Il précise – et il est essentiel de le souligner – que cette psychose de haine et de destruction n’habite pas exclusivement les plus incultes, mais les plus intelligents, les intellectuels, qui sont parfois sa proie la plus facile.

Dans sa réponse, Freud procédera d’abord à un long détour par l’histoire et la politique, ce qui va apparemment l’éloigner de toute considération psychanalytique : il remontera à l’origine du droit pour montrer comment il dérive de la violence dont il tracera l’évolution sociale. Son long regard sur l’histoire humaine et ses conflits s’inscrit entre deux pôles : la force, comme point de départ et l’union comme point d’arrivée à construire, toujours fragile, toujours menacé. Ce n’est qu’après ce long détour qu’il évoquera sa mythologie pulsionnelle – pulsions érotiques, Éros et pulsion de mort – qui va lui permettre de penser le phénomène de la guerre et de tracer les voies indirectes pour la combattre. Quelles sont-elles ? La première découle du jeu de ces deux pulsions. Si la guerre est le résultat de la pulsion de destruction, nous devons favoriser tout ce qui créera des liens affectifs entre les hommes et exercera un effet contraire à la guerre. La deuxième, pour le moins surprenante, semble être un aveu d’idéal qu’il avait déjà énoncé dans la 35e conférence des Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, la dictature de la raison sur la vie pulsionnelle ; elle reposerait sur la formation d’une élite d’êtres humains à la pensée autonome, qui ne puissent pas être intimidés et qui luttent pour la vérité. Mais l’empire de l’État et de ses pouvoirs et l’interdit de pensée édicté par l’Église rendent cette voie impraticable et utopique. Enfin, la troisième découle de l’interrogation de Freud sur sa propre attitude pacifiste. En effet, si Einstein interroge Freud à partir d’une position pacifiste qui semble aller de soi, ce dernier, pacifiste lui-même, interroge cette attitude pour en éclairer les fondements. Il qualifie le processus culturel de processus organique. Il le compare à la domestication de certaines espèces animales, domestication qui entraîne chez elles certaines modifications corporelles. Déjà le chapitre III de Malaise dans la culture le comparait d’abord au développement libidinal de l’individu, ensuite à sa maturation normale. Chez l’homme, il devrait entraîner certaines modifications psychiques qui sont évidentes et dénuées de toute ambiguïté. En quoi consistent-elles? En un déplacement progressif des buts pulsionnels et en une limitation des motions pulsionnelles. Ainsi des sensations qui pouvaient être source de plaisir pour nos ancêtres nous sont devenues indifférentes ou insupportables. Dans cette perspective, nos canons éthiques et esthétiques ont des fondements organiques.

Renforcement de l’intellect et intériorisation de la tendance à l’agression avec ses conséquences avantageuse et dangereuse sont le résultat du processus culturel. L’espoir, peut-être utopique, de mettre fin à la guerre reposerait sur ces acquis culturels.

En novembre 1915, Freud écrivait Passagèreté12, aussi traduit par Éphémère destinée ou Fugitivité, et qui sera publié en 1916. Freud réfléchit sur la destruction de la culture. Au cours de l’été qui a précédé la guerre, il a eu une conversation avec un jeune poète qui portait sur le caractère éphémère de la beauté autant de la nature que des œuvres d’art, sur leur brièveté, leur disparition inéluctable. Cette Éphémère destinée donne naissance à deux motions animiques différentes : celle du poète qui conduit au dédain douloureux du monde ; et celle qui conduit à la révolte contre l’entêtement de la factualité, révolte qui est nourrie par une exigence d’éternité. Freud se dissocie de ces deux motions pour affirmer la valeur que la passagèreté confère aux œuvres et à la beauté en général. Deux ans plus tard, il écrit son texte ajoutant à la caducité des œuvres d’art dont parlait le poète, les destructions matérielle et surtout psychique infligées par la guerre, autrement dit la destruction des biens culturels. Ce texte gardait l’espoir d’un deuil qui, en élaborant la perte, conduirait à un réinvestissement de nouveaux objets culturels ; il affirmait qu’une fois le deuil surmonté, on pourrait reconstruire tout à neuf, peut-être sur des fondements plus solides et plus durables. Entre temps il écrit Malaise dans la culture qui nous confronte à la fragilité du développement culturel habité et perturbé par une pulsion d’agression et d’auto-anéantissement dont on peut douter qu’il soit capable de se rendre maître. (…) la régression vers une barbarie presque préhistorique du peuple allemand, comme il l’écrira dans L’homme Moïse, le conduit à ajouter cette question à sa conclusion :

Qui peut présumer du succès et de l’issue13 ?

Autrement dit, que faire d’autre qu’attendre ?

 Ce texte a été publié dans la revue Topique n0 99 en 2007 pages 177-183

  1. Freud S. (1915 [1988]), Actuelles sur la guerre et la mort in Œuvres complètes, tome

XIII, 1914-1915, Paris, P.U.F., p. 125-155.

  1. Kahn L. (2005), Faire parler le destin, Paris, Klincksieck, p. 7-8.
  2. Freud S. (1939 [1986]), L’homme Moïse et la religion monothéiste, Paris, Gallimard,

Connaissance de l’inconscient, p. 131.

  1. Adorno Th. W. (2003), Modèles critiques, Paris, Payot, 235-236.Document téléchargé depuis168.27.222 – 2/2011 5. Actuelles, p. 130.
  2. Ibid, p. 133. 22 – 26/04/2011 22h22. © L’Esprit du temps
  3. Ibid, p. 151.
  4. Considérations, p. 146.
  5. Notre relation à la mort, p. 145.
  6. Ibid, p. 155.
  7. Freud S. (1933 [1985]), Pourquoi la guerre ? in Résultats, idées, problèmes II,

Paris, P.U.F., p. 203

  1. Freud S. (1916 [1988]), Passagèreté in Œuvres complètes XIII, 1914-1915, Paris,

P.U.F., p. 320-324.

  1. Freud S. (1930 [1995]), Malaise dans la culture, Paris, P.U.F., Quadrige, p. 89.

Document téléchargé

Bibliographie

Adorno Th. W. (2003), Modèles critiques, Paris, Payot.

Einstein A., Freud S. (1933 [2005]), Pourquoi la guerre ? tr. fr. Paris, Rivages

poche.

Freud S. (1900 [2003]) L’interprétation du rêve in Œuvres complètes, tome IV, 1899-

1900, Paris, P.U.F.

Freud S. (1915 [1988]), Actuelles sur la guerre et la mort in Œuvres complètes, tome

XIII, 1914-1915, Paris, P.U.F.

Freud S. (1916 [1988]), Passagèreté in Œuvres complètes XIII, 1914-1915, Paris,

P.U.F.

Freud S. (1921 [1987]), Psychologie des foules et analyse du moi in Essais de

psychanalyse, Paris, Payot.

Freud S. (1930 [1995]), Malaise dans la culture, Paris, P.U.F., Quadrige.

Freud S. (1933 [1984]), Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris,

Gallimard, Connaissance de l’inconscient.

Freud S. (1933 [1985]), Pourquoi la guerre ? in Résultats, idées, problèmes II, Paris,

P.U.F.

Kahn L. (2005), Faire parler le destin, Paris, Klincksieck.

Mots-clés : Barbarie – Culture – Guerre – Meurtre – Pulsion de mort.

D

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