LAPLANCHE LECTEUR DE FREUD *

Le livre de Dominique Scarfone sur Jean Laplanche1 est un ouvrage dense, clair, méthodique qui présente une introduction approfondie à la pensée de cet auteur. Trois grandes parties le constituent : le discours de la méthode psychanalytique, une longue et minutieuse analyse de Vie et mort en psychanalyse et finalement la question de l’originaire élaborée à partir des Nouveaux fondements pour la psychanalyse. Selon les exigences de la collection, une bibliographie et un choix de textes complètent l’étude. Le profane mais aussi le psychanalyste qui voudraient avoir une connaissance des axes fondamentaux de la pensée de Jean Laplanche et des principaux problèmes qu’il soulève bénéficieront de la lecture de cet ouvrage. Il fait partie d’une collection qui semble vouloir mettre à la portée du public cultivé une synthèse de l’œuvre des grands psychanalystes permettant ainsi de faire connaître les avancées de la pensée psychanalytique depuis Freud et de montrer que la réflexion et la recherche psychanalytiques ne se sont pas arrêtées avec lui.

Je voudrais centrer mon analyse de cet ouvrage sur une problématique qui m’a semblé cruciale et sur laquelle Laplanche revient continuellement: la question du domaine de la psychanalyse, de ses fondements, de son objet spécifique, de sa méthode et de sa délimitation à l’intérieur du champ du psychologique. Les réflexions et les élaborations de Laplanche sur les notions d’étayage et d’originaire sont une façon de répondre à cette question décisive. Il n’est malheureusement pas possible dans le cadre de cette présentation d’entrer dans le détail des très riches analyses que D. Scarfone fait du texte de Laplanche; je devrai donc me limiter à indiquer les grandes lignes de son argumentation.

Méthode de lecture 

Le livre commence par un exposé du discours de la méthode psychanalytique que Laplanche a particulièrement formulé dans les introductions méthodologiques à ses cours et publié dans ses Problématiques ainsi que dans un article intitulé Interpréter [avec] Freud que D. Scarfone qualifie de texte-programme. Pour Laplanche la psychanalyse est d’abord une méthode, en cela il reste fidèle à Freud qui l’a toujours définie comme telle ce qui « permet à la psychanalyse de se préserver de la tentation doctrinaire2. » Pour nous présenter la méthode laplanchienne l’auteur esquisse une comparaison rapide avec Lacan, comparaison qui se justifie par le fait que tous deux se tournent vers l’œuvre freudienne pour la penser ; mais alors que Lacan parle d’un retour à Freud qui, en réalité, est une façon de « parer d’un label freudien des dits en réalité bien lacaniens3« , Laplanche parle d’un retour sur Freud qui consiste à lire Freud avec la méthode que ce dernier a lui-même mise au point, et ce pour susciter un questionnement fondamental. Lire Freud consiste à retourner la méthode analytique sur son œuvre

« pour y approfondir des questions, pour s’instruire à même les ambiguïtés et les contradictions, les hésitations et les apories freudiennes4. »

Laplanche lui-même caractérise son mode d’approche du texte freudien de lecture à la fois littérale, critique et interprétative5.Une double conséquence s’ensuit : d’une part, la citation freudienne chez Laplanche n’est garante de rien, elle est ce qui donne à penser, ce qui met en branle le travail psychanalytique; d’autre part, Laplanche n’a pas pour but d’assujettir la psychanalyse à quelque science pilote que ce soit, linguistique ou mathématique, mais plutôt de dégager et de montrer les courants divers qui traversent l’œuvre de Freud, courants qui peuvent aller parfois jusqu’à la contradiction. En quoi consiste cette méthode ? A apprendre à lire Freud et à penser la psychanalyse. La lecture littérale et interprétative est une tentative pour transposer au niveau de la lecture des textes freudiens

 » ce qui peut être repris de l’écoute et de l’interprétation dans la cure psychanalytique6. »

Ainsi la règle de l’association libre et celle de l’écoute flottante trouvent ici leur équivalent dans une lecture qui ne privilégie a priori aucun aspect du texte : il s’agit plutôt d’un étalement, d’une mise à plat du texte qui fait en sorte que chaque mot, chaque phrase sont mis sur un même plan. L’interprétation, quant à elle, doit tenir compte des procédés de l’inconscient mis en lumière par la psychanalyse : déplacement, condensation, symbolisation. Le résultat sera de « rendre problématique la doctrine, mais aussi l’histoire et la clinique7. » Cela aboutit à la déstructuration des contenus et par là

« à la mise au jour des exigences posées par l’objet même de la recherche freudienne, exigences qui infléchissent la démarche du chercheur, lui font faire détours et retours, semblant même parfois l’égarer8. »

Au bout de cette lecture se dessine la configuration d’une autre thématique. Ce travail sur les textes, Jean Laplanche l’appelle faire travailler une grande pensée, en l’occurrence faire travailler Freud, c’est-à-dire

« faire grincer quelque chose, aiguiser des contradictions, jusqu’à essayer de leur faire rendre raison ; non pas pour le plaisir de souligner les contradictions, de mettre un auteur en contradiction avec lui-même (comme on dit : eh bien voilà, tout cela ne tient pas) mais pour faire rendre l’âme de ces contradictions9.« 

 L’étayage 

Vie et mort en psychanalyse constitue la première grande œuvre psychanalytique de Laplanche. Le contraste est frappant avec la communication présentée au Colloque de Bonneval en 1960 avec Serge Leclaire où le sexuel inconscient était absent des élaborations de Laplanche. En effet, ce livre, tout entier centré sur le sexuel, réaffirme la thèse freudienne du primat de la sexualité dont l’abandon est à l’origine de la plupart des déviances que le mouvement psychanalytique a connues.

« L’intervention de l’ordre vital et de la mort aux limites du champ psychanalytique et aussi – selon quelles modalités ? – à l’intérieur de celui-ci10 » :

telle est la problématique du livre. Il s’agit en fait d’une réflexion sur le champ spécifique de la psychanalyse. La vie étant à la frontière de la psyché et la mort représentant une des deux pulsions fondamentales au sein du psychisme, comment se conçoit alors ce champ spécifique de la psychanalyse ? La lecture des Trois essais sur la théorie sexuelle – dont Laplanche présente une analyse magistrale – constitue le point de départ de sa réflexion. Comme l’écrit D. Scarfone :

« Les différents chapitres de Vie et mort tracent un arc qui, de l’ordre vital dans ses rapports avec la genèse de la sexualité, aboutit à une interrogation sur la fonction de la pulsion de mort dans la structure d’ensemble de l’œuvre de Freud11. »

Le premier concept que Laplanche analyse et qui est omniprésent dans ce livre est le concept d’étayage. Avant d’en préciser le sens, je ferai remarquer qu’il s’agit d’un concept que Freud n’a jamais thématisé, bien qu’il l’ait élaboré ; ce sont Laplanche et Pontalis qui l’ont tiré de son oubli « originaire12« . C’est à partir d’une analyse de l’activité de suçotement que Freud dégage cette notion d’étayage, ainsi que celle d’auto-érotisme et de zone érogène qui vont lui servir à définir ce qu’il entend par sexualité infantile. Il décrit l’étayage à l’occasion de l’émergence de la sexualité, en montrant comment elle s’étaye sur la fonction d’auto-conservation dont elle se rendra ensuite indépendante. L’étayage tel que Freud le décrit n’a donc rien à voir avec une quelconque relation interpersonnelle où l’infans s’appuierait sur la mère, il s’agit plutôt de l’articulation de la pulsion et de la fonction. Cette analyse permet à Laplanche de montrer

« la fonction de dérivation du sexuel à partir du vital, de l’adaptatif. Cette dérivation […] servait à établir une nette distinction entre deux domaines que Freud lui-même avait parfois tendance à confondre dans certains de ses écrits13. »

L’étayage a donc pour fonction de délimiter deux champs séparés, distincts, permettant ainsi d’identifier l’objet spécifique de la psychanalyse. Cependant

« il reste qu’il donne prise à une conception du sexuel et de son origine qui peut facilement être rabattue sur l’instinctuel dont on vient de la séparer14. »

Laplanche va donc remettre en question ce concept d’étayage. La critique qu’il en fait et qui est déjà présente dans Vie et mort consiste à montrer son insuffisance à expliquer la genèse de la sexualité à partir de l’autoconservatif et à essayer de le dépasser en direction de la séduction. En fait c’est d’autocritique que l’on devrait parler puisqu’il s’agit d’une remise en question de ses propres positions. Des facteurs qui limitent cet étayage15 je ne retiendrai pour mon propos qu’un seul : la défaillance de l’autoconservation. Même si cette dernière peut nous faire penser à l’instinct, il est évident que chez l’homme ce plan n’est pas autosuffisant ; cette défaillance implique l’intervention de cet autre secourable dont Freud parle dans l’Esquisse. Comment alors expliquer que l’autoconservation puisse donner naissance au sexuel, c’est-à-dire « à plus fort qu’elle » ?

La critique de Laplanche porte d’abord sur l’interprétation de l’auto-érotisme En effet, sa première lecture – avec Pontalis dans le Vocabulaire de la psychanalyse – avait consisté à le définir comme « ce moment […] où la sexualité se détache de l’objet naturel, se voit livrée au fantasme et par là même se crée comme sexualité16. » Or Laplanche affirme dans Le fourvoiement biologisant de la sexualité chez Freud que c’est ce qu’ils ( Laplanche et Pontalis) auraient voulu faire dire à Freud , car pour ce dernier auto-érotisme veut dire absolument sans objet. Ensuite le lien entre l’étayage et la séduction apparaît déjà dans le deuxième chapitre de ce livre. Laplanche écrit en effet que la sexualité est

« implantée dans le petit d’homme à partir de l’univers parental, de ses structures, de ses significations et de ses fantasmes17. »

Mais le moment radical de sa critique, comme l’écrit D. Scarfone, c’est dans Problématiques III qu’il le formulera :

« La théorie de la séduction est encore plus importante que celle de l’étayage ou, si vous voulez, c’est elle qui apporte la vérité de la notion d’étayage18. »

Laplanche rouvrira la question de la séduction et celle du traumatisme qui l’accompagne ; il nous offre une lecture qui montre le faux dilemme (vérité des faits ou pur fantasme hystérique) dans lequel elle avait été enfermée ces dernières années, particulièrement aux Etats-Unis. En faisant passer le couteau dans la théorie freudienne de la séduction, selon son expression, il distingue entre une constatation clinique et une théorie élaborée à partir de cette observation. En partant de l’analyse du cas d’Emma, il montre d’abord que le traumatisme n’est pas localisable historiquement, car il résulte d’une série de scènes dont aucune n’a par elle-même de valeur traumatique et il l’illustre par l’image de la  » relation d’indétermination » de type Heisenberg, relation qui veut que si l’on cherche à localiser le traumatisme, on ne peut plus apprécier son impact traumatique et vice versa. Il dégage ensuite la temporalité psychique sui generis de l’après-coup. Si l’on revient au cas d’Emma on constatera que c’est la deuxième scène qui réactive le souvenir de la première et c’est ce dernier, « représentation en attente ou corps étranger interne« , qui devient traumatique. Cette structure du traumatisme est spécifique de la sexualité humaine dont l’instauration diphasique est toujours prise entre un trop tôt et un trop tard qui font d’elle une sexualité de nature traumatique :

« un trop tard de la maturation physiologique qui ne fournit pas au moment voulu les répondants nécessaires à l’enfant pour comprendre et intégrer les scènes sexuelles ; un trop tôt, cependant, puisque, la sexualité en ses diverses scènes, est apportée, précocement, de l’extérieur, du monde adulte19. »

Mais si l’attaque interne est le fait de ces représentations en attente, quel est alors l’autre pôle du conflit ? L’autoconservation ? C’est la réponse que Freud a toujours donnée. Cependant, selon Laplanche, dans les études cliniques,

« c’est le moi qui est attaqué par le sexuel inconscient, et c’est lui qui élabore la défense, ce qui est d’ailleurs fort logique avec ce que nous avons vu de l’étayage20. »

Avec l’introduction du moi, la dualité autoconservation/sexualité est pour ainsi dire renversée: c’est l’autoconservatif qui s’étaye sur le sexuel. En effet la défaillance de l’instinct chez l’humain fera en sorte que l’amour, c’est-à-dire le sexuel, prenne la relève,

« un sexuel dont le statut métapsychologique doit être spécifié comme étant lié au moi21. »

Ce qui nous permet de déterminer de façon plus spécifique les forces qui se font face dans le conflit :

« Voilà donc que ce sont deux régimes sexuels qui s’affrontent dans le conflit psychique : un régime représentant l’attaque par le corps étranger interne, le sexuel implanté, et l’autre représentant l’investissement libidinal quiescent, selon le mot de Freud, d’une structure relativement stable : le moi22. »

La théorie de la séduction 

Cette reformulation des rapports de l’autoconservation et de la sexualité va nous permettre de mieux comprendre la théorie de la séduction, c’est-à-dire la réponse que donne Freud à la question de l’origine de la sexualité. Laplanche se retournera vers la théorie de la séduction telle que Freud l’avait élaborée avant de l’abandonner – théorie qu’il désigne comme théorie de la séduction restreinte – pour en faire une sorte d’inventaire et en dégager les éléments essentiels qui en faisaient une théorie forte par le tissage serré qui unit la théorie aux données de l’expérience analytique. Il note que cette théorie se caractérisait par deux facteurs : factualité et restriction au pathologique. Quant aux aspects forts, ils sont au nombre de trois : 1/ un aspect temporel : c’est la théorie de l’après-coup ; 2/ un aspect topique : qui consiste à situer l’attaque à l’intérieur, ce qui suppose une différentiation topique de l’appareil psychique ; 3/ un aspect langagiertraductif : Laplanche se réfère ici à la lettre à Fliess du 6 décembre 1896, « la lettre 52 » . Il s’agit d’un modèle

« qui assimile le rapport des scènes entre elles à une réinscription et à une traduction, et le refoulement à un défaut (partiel) de traduction23. »

Le retrait de cette théorie lui a fait subir un véritable cataclysme : chacun des éléments qui la constituait a connu une évolution différente. En revanche sur le plan de la factualité, la séduction aurait connu un progrès, un approfondissement : le père pervers fait place à la mère. On passe ainsi de ce que Laplanche nomme la séduction infantile à la séduction précoce. C’est la mère dispensatrice des soins corporels quotidiens prodigués à l’enfant qui devient la séductrice ; il s’agit d’une séduction nécessaire, inéluctable qui fait partie de la situation dans laquelle se trouvent la mère et l’infans. Cette séduction est la vérité de l’étayage. Nous ne sommes plus alors dans la contingence, dans la péripétie comme nous l’étions avec le père, mais sur le plan de l’universel. Malheureusement Freud ne parvient pas à l’analyse de cette universalité et demeure prisonnier de la factualité. Il néglige d’introduire l’inconscient parental

« et de ce fait manque à situer la séduction dans un contexte théorique suffisamment large24. »

C’est le travail auquel Laplanche se livrera. Il « généralise » la théorie freudienne de la séduction, et pour ce, il commence par une remise en question théorique qui le mène du côté de la philosophie. En effet il commence par réinterroger le couple activité-passivité en faisant appel aux cartésiens, dont Spinoza et Leibniz qui ont posé la question de l’activité-passivité dans la relation intersubjective. Le couple activité-passivité est à comprendre non point au niveau comportemental, mais à celui du message. « Un plus de message » émane de l’adulte, ce qui signifie un déséquilibre entre l’adulte et l’enfant. La passivité de l’enfant se situe au niveau du sens des messages « imprégnés de significations sexuelles inconscientes25 » qui sont aussi énigmatiques pour l’enfant que pour l’adulte émetteur lui-même. C’est par là que se manifeste la présence de l’inconscient de l’adulte. C’est cette situation que Laplanche qualifie de séduction originaire. Pour désigner le message, Laplanche parlera d’abord de « signifiant énigmatique », ensuite de « message énigmatique » pour leur préférer finalement le terme de « message compromis », compromis « au sens de « contaminé » par l’inconscient de l’adulte26. » La tâche qui s’impose à l’enfant sera de maîtriser et de symboliser ces « messages compromis » ce qui peut aussi s’appeler traduction. Cette traduction laissera nécessairement des restes inconscients que Laplanche appelle objets-sources de la pulsion.

« […]on mesure toute la distance que prend Laplanche par rapport à la théorie de l’étayage quand les sources pulsionnelles sont situées par lui, non plus en simple dérivation métonymique des fonctions somatiques d’adaptation, mais dans le reste immaîtrisé, non traduit, du message de l’autre27. »

Ce sont ces restes non traduits qui continueront d’être sources d’excitation interne.

 L’originaire 

Mais qu’est-ce que l’originaire ? Pour le comprendre nous devons partir de cette situation universelle dans laquelle chaque infans vient au monde. Elle met en présence un enfant et un adulte que Laplanche prend bien soin de définir pour ensuite déterminer la relation qui s’établit entre eux :

« La relation originaire s’établit, de ce fait, dans un double registre : une relation vitale, ouverte, réciproque, qu’on peut dire interactive à juste titre, et une relation où est impliqué le sexuel, où l’interaction n’a plus cours car la balance est inégale28. »

Mais cette situation nous demande également – comme nous l’avons vu – de prendre en considération « la présence et l’effectivité » de l’inconscient parental, celui de la mère :

« c’est l’intrusion, dans l’univers de l’enfant, de certaines significations du monde adulte qui se trouve véhiculée par les gestes apparemment les plus quotidiens et les plus innocents. Toute la relation intersubjective primitive, la relation mère – enfant, est porteuse de ces significations29. »

On commettrait donc une erreur si on interprétait l’originaire comme ce qui est au début, à l’origine, en somme comme quelque chose que l’on pourrait dater. L’originaire serait plutôt

« non seulement le cadre où s’inscrit tel événement, non seulement le fond sur lequel les événements viennent se découper, mais ce qui permet à un événement d’exister, ce qui lui donne sa spécificité psychanalytique30. »

Il est « ce non-événementiel qui fonde l’événement », ce qui renvoie aux fondements. Avec Laplanche, D. Scarfone parle de transcendance, c’est-à-dire de quelque chose qui dépasse les événements, qui est au-dessus d’eux, mais qui en même temps, pourrait-on dire, les informe. Dans les Nouveaux Fondements, Laplanche écrit :

« L’originaire, c’est quelque chose qui transcende le temps mais qui reste en même temps lié au temps31. »

Cette façon de concevoir l’originaire vise à éviter deux écueils : la confusion du psychanalytique et du développemental et l’appel à un temps mythique pour expliquer une origine insaisissable. La critique que Laplanche fait de la confusion du développemental et du psychanalytique est, pour lui, une occasion de dénoncer ce qu’il appelle le panpsychanalytisme, cette « tendance impérialiste qui pose la psychanalyse comme le tout de la psychologie32 » ; par là même il retracera les frontières entre le psychanalytique et le psychologique. Cette confusion tient, comme nous l’avons déjà vu, au fait que l’ordre vital est infesté, selon le mot de Laplanche, par l' »ordre » sexuel qui le vicarie. Comment lever ces confusions ? En recomposant le champ spécifique de la psychanalyse, ce qui permet de donner à chaque discipline – psychologie du développement et observation de l’enfant – sa place légitime. L’observation psychanalytique aura, elle aussi, sa place à condition de noter qu’elle est »

doublement indirecte : 1/ comme toute tentative de savoir et de connaître ; 2/ parce que son objet est lui-même « indirect33« ,

ce qui s’explique par la temporalité en après-coup. Mais sur quoi se fonde le champ de la psychanalyse ?

« Sur une situation elle-même autofondatrice, c’est-à-dire une situation résultant d’un acte qui délimite, découpe un espace : c’est la clôture de la séance analytique, délimitant le « baquet » de la cure, dont Laplanche a montré l’homologie avec la conception freudienne de l’appareil psychique telle qu’elle se présente à la suite de l’étude du rêve. Cette fondation sur une pratique qui lui est spécifique délimite un champ lui-même spécifique en opérant une exclusion avec laquelle nous nous sommes familiarisés dans Vie et mort en psychanalyse : nommément, l’exclusion du domaine de l’adaptatif, encore appelé domaine des intérêts34. »

La délimitation du domaine de la psychanalyse et la détermination des fondements permettent d’établir de quoi se compose la situation qui correspond à l’espace originaire. En fait ce qui a été décrit à propos de la situation originaire, ce sont les conditions dans lesquelles le sexuel inconscient prend naissance.

Conclusion

L’ouvrage de D. Scarfone – qui se distingue autant par la connaissance et la maîtrise de la pensée de Laplanche que par la qualité de l’écriture – illustre bien tout au long de ses développements l’originalité de la lecture laplanchienne qui nous met à l’abri d’un des fléaux intellectuels de l’histoire des idées auquel notre siècle ne semble pas avoir échappé: le commentaire scolastique condamné à répéter inlassablement et de façon tout à fait stérile la parole du Maître même lorsqu’il revêt un plumage insolite. Il nous montre comment il est possible à travers une telle lecture de tracer

« un sillon qui est une réouverture et qui est aussi, pour reprendre un de ses termes, une réinstauration35. »

En effet Laplanche établit sans conteste que travailler la théorie est « un des lieux de l’expérience psychanalytique » au même titre que la clinique, et que le renouvellement de la psychanalyse passe aussi et surtout par une relecture critique de l’œuvre de Freud qui est en même temps interrogation de la psychanalyse sur ses propres fondements.

* Ce texte a été publié dans le Bulletin de la Société psychanalytique de Montréal, Vol.10, n0 1, Automne 1997

  1. D.Scarfone, Jean Laplanche, ParisPUF, coll. «Psychanalystes d’aujourd’hui», 1997. Celivre sera identifié par la suite par le sigle JL.
  2. JL, p.17
  3. JL, p.12
  4. JL, p.13.
  5. J.Laplanche, Vie et mort en psychanalyse, Paris, Flammarion, coll.«Champs», p.10.
  6. Ibid., pp.10-11.
  7. Problématiques I, L’angoisse,PUF, 1980, p.6.
  8. JL, p.17.
  9. Problématiques V, Le baquet, transcendance du transfertPUF, 1987, p.8.
  10. Vie et mort en psychanalyse, p.12.
  11. JL, p.22.
  12. Le fourvoiement biologisant de la sexualité chez Freud, Les empêcheurs de tourner en rond, 1993, pp.30 et 32.
  13. JL, p.23.
  14. JL, p.28.
  15. Voir l’analyse des facteurs limitants aux pages 29 à 31 in JL.
  16. Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1967, art.Auto-érotiusme, p.43. L’italique est mien.
  17. Le fourvoiement biologisant de la sexualité chez Freud, p.79.
  18. p.69.
  19. JL,p.36.
  20. JL, p.38.
  21. JL, p.39.
  22. JL, p.39.
  23. J.LaplancheDe la théorie de la séduction restreinteà la théorie de la séduction généraliséeÉtudes Freudiennes, n0 27, mars 1986
  24. JL, p.63.
  25. Études freudiennes, op.cit.,p.21. 
26. JL, p.66. 
27. JL, p.68. 
28. Nouveaux fondements…, p.103 
29. JL, pp.36-37, Vie et mort en psychanalyse, p.72. 
30. JL, p.60. 
31. JL, p.63. 
32. JL, p.58. 
33. JL, p.59. 
34. JL, p.57. 
35. JL, p.12.

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